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jeudi 30 octobre 2008

S'il l'a jamais fait, le ridicule ne tue plus.

La preuve ? Sarkozy et Dati sont encore de ce monde.

Qu'un président de la République porte plainte contre un éditeur, fût-ce de poupée vaudoue, après avoir fait virer des patrons de presse ou des journalistes, est déjà aussi saugrenu qu'inquiétant sur l'état de notre démocratie.

Surtout quand ce président est confronté à l'une des crises les plus graves qu'a connue le capitalisme, une crise qui est le résultat des politiques qu'incarne ce président, des politiques sur lesquelles il s'est fait élire.

Surtout quand ce président se donne l'impression d'agir en s'agitant, en faisant semblant d'avoir prise sur les événements et d'inventer des réponses, alors qu'il ne fait que suivre celles qu'a données Gordon Brown, et annoncer des mesures diamétralement opposées à celles qui, selon lui, la veille du krach, devaient assurer la félicité universelle.

Surtout quand ce président proclame sa volonté d'aider toutes les entreprises en difficulté alors qu'il y a deux mois il voulait forcer les Irlandais à revoter sur un traité (dont il a proclamé urbi et orbi être l'auteur, alors que c'est Frau Merkel qui a tenu la plume) qu'ils avaient démocratiquement repoussé et qui interdit formellement... toute aide aux entreprises.

Surtout quand ce président qui vient de faire inscrire dans la Constitution l'obligation de l'équilibre budgétaire pérore à tous les vents, à peine sèche l'encre de sa révision, qu'il ne va pas hésiter à faire du déficit (ce qui est aussi nécessaire qu'il était ridicule de faire inscrire l'obligation d'équilibre dans la Constitution).

Surtout quand ce président, toujours et en toute circonstance d'une maladresse diplomatique insigne, fâche tout rouge M. Juncker, Premier ministre et ministre des Finances à vie d'un paradis fiscal, mais aussi président de l'Eurogroupe - ce qui en dit long sur les priorités européennes, de Maastricht à aujourd'hui ; puis que ce président, posant au sauveur et tellement incapable de renoncer aux projecteurs braqués sur lui depuis qu'il est "président de l'Europe", explique à des partenaires européens une fois de plus médusés par son culot et ses inconséquences (qu'il convient de ne pas confondre avec ce qu'est une politique) que les Tchèques sont des minus habens, les Suédois des moins que rien et qu'il se verrait bien en président à vie de ces Européens qui, telles les grenouilles d'Esope et Lafontaine, n'attendaient que cette occasion pour se jeter à ses pieds et se donner un roi.

Mais que ce même président fasse appel une fois que la justice (dont l'encombrement doit beaucoup, ces temps-ci, au président et à sa famille) l'a débouté, au nom de la liberté d'expression et du droit à la caricature, est décidément d'un ridicule achevé. Caligula ne supporte décidément pas qu'on attente à... à quoi au juste ? à sa fonction, à sa personne ? Mais ce type n'a cessé depuis des mois d'étaler ses travers les plus vulgaires, sa vie la plus personnelle, de faire rire le monde entier avec ses inconséquences et ses histoires de c... Mais ce type a, par la même et lui-même, manifesté un incommensurable mépris de la dignité de sa fonction.

Quant à notre inénarrable garde des Sceaux, décidément jamais en retard d'une connerie, elle vient de trouver la solution à l'épidémie de suicides dans les prisons françaises : l'installation d'interphones dans les cellules !

Ou le gadget comme réponse à la tragédie.

Les suicides en prison ne sont pas le résultat d'une politique pénale absurde et oublieuse de certains droits élémentaires de l'Homme, comme la présomption d'innocence bafouée en permanence par l'usage généralisé de la détention préventive.

Ils ne sont pas le résultat de la surpopulation résultant de la politique en question, ni de l'état médiéval de trop nombreuses prisons et des conditions de vie indignes et dégradantes qu'on y impose aux détenus.

Ils ne sont pas le résultat de l'insuffisance des personnels pénitentiaires, de l'encadrement médical et social qui génère une dramatique absence de sécurité à l'intérieur de ces prisons, la terreur qu'y font régner les caïds, la violence et les viols.

Ils ne sont pas le résultat de la misère de la médecine psychiatrique en France qui conduit à emprisonner des drogués et autres pauvres bougres qui ne pigent rien à ce qui leur arrive et qu'on devrait soigner plutôt que de les envoyer au gnouf.

C'est pour cela qu'on a juste besoin... d'interphones ! Chouette ! elle est maline la garde des Sceaux ! A chaque problème sa solution ! Et puis pour les fabricants d'interphone, en ces temps de crise, c'est une véritable aubaine !!!

Le ridicule ne tue plus, c'est donc avéré. Ce qui n'est ni le cas de la crise que n'a pas vu venir Sarkozy et qui va laisser sur le carreau tant d'humbles, de fragiles et de précaires. Ce qui n'est pas non plus le cas des prisons de Melle Dati... avec ou sans interphones.

samedi 25 octobre 2008

Cherchez l'erreur !

93 suicidés dans les prisons françaises en moins de dix mois. On attend encore une réaction du président de la République ; une seule mesure significative de la garde des Sceaux sur la scandaleuse condition pénitentiaire qui contribue à appliquer, dans notre beau pays, une peine de mort non prononcée contre les plus faibles des détenus.

Un pauvre bougre de prof est mis pendant sept heures en garde à vue pour un soi-disant coup de poing à un gamin. Il se suicide. Le gamin avoue aujourd'hui qu'il n'a jamais été le moins du monde molesté ni frappé. On attend encore une réaction du président de la République ; un début de réflexion de la garde des Sceaux sur ce qui cloche, dans ce pays, en matière de procédure pénale, en matière de garantie de la présomption d'innocence, en matière de garantie, tout simplement, du respect des droits de l'Homme face à ce qui ressemble de plus en plus à un arbitraire policier - fût-il couvert par des procureurs ou des juges soucieux de remplir les objectifs de la "culture du résultat" qui fait rage à la tête de l'Etat... la tête, d'ailleurs, il s'agit plus en l'occurrence de tripes, d'estomac que de tête et d'encéphale.

Il est vrai qu'après les déclarations surréalistes, il y a quelques années, de la candidate socialiste à la dernière élection présidentielle sur les enfants qui, comme la terre du maréchal Pétain, ne peuvent mentir, les chers petits auraient tort de ne pas user de la licence d'accuser à tort à travers, de tout et de n'importe quoi, n'importe quel adulte qu'ils ont dans le pif. Et que, par la grâce des Dati-Sarkozy, n'importe quel citoyen peut se retrouver en moins de deux accusé, gardé à vue et bouclé en préventive sans avoir le moins du monde aucune chance de faire valoir son point de vue ni son droit à la présomption d'innocence.

Quelles conséquences ont été tirées, en la matière, des propositions de la commission Delmas-Marty de la fin des années 1980 ? Aucune. Quelles leçons a-t-on tiré d'Outreau ? Aucune.

La garde à vue a-t-elle été étroitement encadrée, limitée, surveillée, dans les cas autres que ceux (terrorisme, grand banditisme, trafic de drogues) où elle est à l'évidence nécessaire ? Non. La garde à vue devrait à l'évidence être totalement proscrite dans ce genre d'affaires, dans toutes les affaires aussi... insignifiantes qu'une claque collée par un prof à un sale gosse, sous l'effet d'une exaspération... parfois bien légitime !

Hier, un détenu en préventive, pour viol, mais cela ne change rien au principe que, jusqu'à son jugement il est présumé innocent, est libéré par suite de la faute matérielle d'un greffier, due d'abord à trente ans de politiques qui ont conduit la justice à l'état de misère où elle se débat. Un greffier débordé, comme tous les greffiers de ce pays, où l'on préfère faire des cadeaux fiscaux aux plus riches plutôt que de donner aux administrations les moyens de fonctionner normalement, où l'on trouve des milliards pour empêcher de collapser un système financier rendu fou par trente ans de déréglementation, d'Europe libérale, de mondialisation et de libre-échangisme, mais où l'on ne peut dégager de crédit ni pour permettre à la justice de fonctionner correctement, ni pour avoir des prisons décentes, ni pour la recherche, ni pour investir dans les transports ou les énergies de demain...

Ce type est donc libéré. Innocent ou coupable, peu importe ; en l'occurrence et en droit, ce type est présumé innocent jusqu'à ce qu'il soit déclaré coupable par une cour d'assise statuant au nom du peuple français. Et même s'il est coupable, il y a des moyens technologiques aujourd'hui pour respecter ses droits et le laisser en liberté jusqu'à son jugement, tout en le surveillant et en évitant qu'il ne commette éventuellement d'autres crimes ou délits pareils à ceux qu'on lui reproche. Il n'a donc de toute manière rien à faire en prison. La prison préventive est, en soi, une atteinte aux droits de l'Homme et devrait être strictement réservée aux cas où elle est absolument nécessaire. L'usage qu'on en fait aujourd'hui en France est une atteinte quotidienne aux droits de l'Homme - et ceci d'autant plus que l'état de nos prisons et indigne -, un vrai scandale que tout véritable démocrate devrait dénoncer.

Ce type est donc libéré : indignation immédiate du président de la République ; la garde des Sceaux se fâche tout rouge !!!

En attendant, au pays dit des droits de l'Homme, la procédure judiciaire et la prison tuent. Mais ça ne dérange apparemment ni ce qui nous sert de président de la République, ni ce qui fait fonction de garde des Sceaux. Cherchez l'erreur !

vendredi 24 octobre 2008

La faute à pas de chance ? ou en direct du Datiland...

Frédéric rentre du boulot et me signale cet article, terrifiant, publié ce jour dans ''Libé'' Lyon et qui fait écho aux papiers que j'écris sur ce blog depuis plusieurs jours, à celui que j'ai écrit tout à l'heure, après l'annonce du 93e suicide dans une prison française depuis le début 2008. 93 !!!

On attend la réaction de Melle Dati...

"PRISON - Avant d’entamer son récit, il sort une carte plastifiée avec la photo de son visage. «Je ressemblais à ça, dit-il, avant mon incarcération.» Un homme encore jeune, aux traits fins, vivant. Très loin de ce visage fatigué, décharné, ces yeux vides d’un homme qui raconte deux ans de cauchemar dans des prisons françaises. La maison d’arrêt Saint-Paul, à Lyon, puis celle de Villefranche-sur-Saône...

Vincent a 53 ans. Il vivait à Annecy, avec un médecin marié et père de famille. L’homme était atteint du sida et un amant de Vincent aurait détourné, selon lui, de l’argent appartenant au médecin. Quoi qu’il en soit, Vincent a été condamné à deux ans de prison ferme.

«J’ai été incarcéré le 27 juillet 2006 à Saint-Paul, raconte-t-il. Lorsque vous arrivez, vous laissez votre pécule à l’entrée, mais toute la prison sait immédiatement que vous avez de l’argent. J’avais 1 500 euros. Je me suis retrouvé dans une cellule de deux, où nous étions cinq en tout. Le premier soir, il ne s’est rien passé. Le lendemain, le plus âgé est resté dans la cellule avec moi pendant que les autres allaient en promenade. Il m’a dit : "Si tu veux être protégé, tu devrais te mettre avec moi, tu éviteras les ennuis." J’ai fait la bêtise d’accepter. On a fait ça, puis les autres sont remontés de promenade et il leur a raconté, en arabe. Après, ils m’ont violé pendant quatre jours et obligé à cantiner pour eux, à commander des cigarettes. Ils menaçaient de faire des tournantes dans les douches si je refusais. L’auxiliaire d’étage a fini par prévenir le directeur et j’ai été transféré à Villefranche, où j’ai été hospitalisé pendant dix jours.»

Vincent Stasi n’a pas porté plainte. Par peur des représailles, explique-t-il. Les viols à Saint-Paul doivent cependant être évoqués le mois prochain devant la commission plénière du comité européen pour la prévention de la torture du Conseil de l’Europe.

Isolement. A Villefranche, Vincent Stasi a été placé dans un bâtiment où l’on regroupait les détenus incarcérés pour des affaires de mœurs. «Mais ils ne voulaient pas être comparés à moi, poursuit-il. J’étais trop efféminé. Ils ont détourné vers moi l’attention des jeunes Arabes qui s’en prenaient à eux. En prison, il y a un amalgame complet, pédé veut dire pédophile. Ils me traitaient comme un violeur d’enfants. Certains gardiens me désignaient en me parlant au féminin, en m’appelant "la blonde".»

Brimades et agressions auraient duré plusieurs mois. L’administration aurait refusé un placement à l’isolement parce qu’elle le jugeait «vulnérable», elle craignait un suicide. «En prison, plus les gens sont jeunes, plus ils sont violents, décrit Vincent Stasi. Parce qu’ils ont peur. La nuit, vous entendez les cris de ceux qui se font violer. Personne ne dénonce, par peur des représailles.» Lui aurait régulièrement subi des agressions, jusqu’à une tentative de suicide, en juillet 2007. «On m’a alors laissé tout seul dans une cellule quelque temps. Je ne sortais pas, je n’allais pas aux douches, pas en promenade, pour ne pas être agressé. Je me repliais sur moi-même.» Un jour qu’il allait voir le psy, un détenu lui aurait écrasé sa cigarette près de l’œil. «Brûlure de cigarette par écrasement sur le bord externe de l’œil gauche», relève un certificat médical du 1er février 2008.

Un codétenu a ensuite été placé avec lui, en mars. Un type qui suivait, selon lui, «un traitement lourd», et se revendiquait du Front national. «Il disait qu’il ne voulait être ni avec des gris, ni avec des pédés.» Les coups auraient duré trois semaines dans le huis clos de la cellule. L’homme l’aurait forcé à porter une étoile rose avec son numéro d’écrou. Il l’aurait brûlé entre le pouce et l’index, avec un ciseau chauffé au briquet. Il montre la cicatrice. Le 6 avril, le service médical a noté les «volumineux hématomes» et prévient le directeur. Stasi avait perdu six kilos.

Il a fini par écrire. A des journaux, à la Haute autorité de lutte contre les discriminations (Halde), qui a saisi l’Inspection générale des services pénitentiaires. «J’ai aussi contacté le contrôleur général des prisons et j’ai tout raconté. C’est lui qui a exigé que je sois placé à l’isolement.» Vincent Stasi sortait d’une grève de la faim, il avait encore perdu douze kilos. Puis l’un de ses voisins de cellule s’est suicidé.

Urgences. Ces dernières semaines, la maison d’arrêt de Villefranche a connu deux suicides par pendaison et un homme est dans le coma après une ingestion de médicaments. Vincent, lui, est sorti samedi. Avec 1,88 euro en poche. Un médecin de l’unité de consultation et de soins ambulatoires l’a conduit aux urgences psychiatriques. Il a été transféré dans un autre hôpital, qui le garde jusqu’à lundi. Il s’y repose. «Je ne sais pas si j’aurais la force de revivre, dit-il. Je voulais témoigner en sortant pour qu’on ne laisse plus faire ça.»

Olivier BERTRAND"

Comme dirait Melle Dati, ces 93 suicides, c'est à coup sûr la faute à pas de chance !

La faute à pas de chance (suite)

93e suicide de détenu dans une prison française : vous aurez relevé comme moi la réactivité de la garde des Sceaux !

C'est comme dans la crise financière : depuis l'été 2006, on savait qu'il y avait une grosse "chance" que ça pète et que, au fur et à mesure que la crise enflait, les risques systémiques s'aggravaient. Mais personne n'a rien fait. Ni les Américains, ni les Européens, ni Sarkozy, ni Trichet, obnubilé par les risques d'inflation.

Parce que les libéraux sont avant tout des idéologues. Et des idéologues, ça refuse de voir la réalité, ça croit toujours que ça détient La Vérité, et que la réalité finira bien par se plier à cette Vérité-là.

Et puis quand la crise est là, tout le monde s'agite, mais il est trop tard ; l'entropie est plus forte que toutes les mesures qu'on n'a pas prises à temps et qui, mises en oeuvre trop tard, ne servent plus à rien : ce que nous vivons, c'est en somme un Tchernobyl du libéralisme mondialisé et libre-échangiste.

Eh bien dans les prisons françaises, c'est la même chose : on sait que nos prisons sont médiévales et honteuses pour une démocratie. On sait qu'on y met chaque jour davantage des gens qui n'ont rien à y faire, des malades, des gens psychologiquement faibles. On sait qu'il n'y a pas le personnel social nécessaire pour accompagner, soigner, préparer la réinsertion. On sait que la politique pénale suivie depuis deux ans et plus ne fait qu'aggraver la surpopulation, qu'exacerber ces dysfonctionnements ; qu'elle les rend inhumains, insupportables - jusqu'à faire préférer la mort à ceux qui les subissent.

On le sait mais on continue. Parce qu'en plus d'être incompétents, Sarkozy et Dati sont des idéologues du sécuritaire.

Jusqu'à quand vont-ils continuer ? Combien de morts faudra-t-il encore ? Les citoyens du pays des droits de l'Homme vont-ils tolérer encore longtemps que cette prison-là continue à tuer ? Faudra-t-il une flambée de violence, des mutineries ? A quand le Tchernobyl des prisons françaises ?

mercredi 22 octobre 2008

Parce que c'était lui

Le premier volume de la collection de poche d'H&O, publié en 2005, porte ce titre : il s'agit d'un texte superbe de Roger Stéphane sur la mort de Jean-Jacques Rinieri, son compagnon durant quatre ans, l'amour de sa vie. Un texte superbe et poignant sur l'amour entre deux mecs ; un texte d'une remarquable sincérité et d'une formidable pertinence sur la manière, entre deux mecs, de vivre l'amour-fraternité, sans s'amputer de l'amour-libertinage et sans singer les unions hétéro-bourgeoises ; un texte d'une incroyable modernité, encore aujourd'hui, alors qu'il fut publié en 1952.

Lorsque Henri Dhellemmes (le H de H&O) me parla de son idée de republier des classiques écrits par des écrivains gay (Stéphane devait détester ce mot, il aurait écrit "pédérastes", comme on disait autrefois pour parler des homosexuels, sans la moindre connotation pédophile, bien sûr), je lui proposai immédiatement ce texte, que j'avais découvert en lisant Tout est bien, le livre de mémoires littéraires et politiques de Stéphane - intelligent, profond, léger, savoureux, comme lui -, qui n'est hélas plus disponible, à l'intérieur duquel il avait enchâssé ce Parce que c'était lui.

Je ne redirai pas ici ce que j'ai écrit dans la préface du volume d'H&O ; j'y disais toute mon admiration pour un homme qui, à mes yeux, dans l'histoire de son temps, a toujours fait les bons choix : de la dénonciation de Munich aux combats pour la création d'une télévision culturelle qui ne voulait pas seulement distraire mais aussi éduquer, éveiller les curiosités ; de la Résistance à l'anticolonialisme (ils n'étaient pas si nombreux à dénoncer dans la sauvage répression française à Madagascar, en 1947, des "procédés dignes de la Gestapo") ; du refus de la honte, de la résolution à vivre pleinement son homosexualité hors du placard, de sa revendication de celle-ci comme "un phénomène psychologique totalitaire (destiné à) devenir une éthique" ; de la défense d'un journalisme répudiant toute révérence (il fut l'un des trois fondateurs de L'Observateur) sur lequel ceux qui se disent journalistes aujourd'hui feraient bien de méditer, à la défense et illustration que, de son temps, la vraie gauche c'était de Gaulle - pas le Mitterrand, qu'il détestait, de la francisque et de "l'Algérie c'est la France, la négociation c'est la guerre".

Cet homme, cet écrivain, ce journaliste, je l'admire ; et je regrette de n'avoir pas été assez "grand" et assez libre, lorsque j'ai eu la chance de le rencontrer, pour le vraiment connaître. Je l'admire dans ses admirations, Malraux, Gide, Mauriac, de Gaulle. Je l'admire jusque dans son suicide - romain. Jusque dans cette lettre d'adieu qu'il laissa pour ses amis :

« Je suis fauché. Bon (…) quelques originales, le bureau de J.-J., je pourrais me remettre une fois à flot. Mais ensuite ?… Mes retraites ne payent que mon loyer (…). Mais surtout, je suis fatigué. Je n’ai plus de souffle ; mon cœur est incertain ; mon rein s’est réveillé (je ne peux écrire cette phrase sans penser aussitôt à celle d’une aliénée que je vis à Sainte-Anne à la fin des années 40, que j’interrogeai sur les conditions de son internement et qui me répondit : « Ça va, mais on m’a enlevé mon rein quand les Allemands l’ont franchi…». (…) Ce serait aussi supportable si ma capacité de travail et de réflexion était intacte : en deux ou trois ans, je ne suis pas venu au bout/terme du Malraux que j’aurais pourtant bien voulu finir/terminer. Je ne le sens plus ; je sens que je rabâche. Voilà. Je vais m’étendre définitivement. J’écrivais tout à l’heure que rien n’est plus ridicule qu’un suicide sans cesse ajourné. Je me trompais : un suicide manqué est encore plus ridicule. Mais je prends toutes les précautions : absorption de deux flacons de Digitaline, plus le revolver, si besoin. Je vous embrasse tous . »

Lorsque j'ai écrit cette préface, où j'essayais de dire tout cela, je suis allé au cimetière parisien d'Ivry, où il est enterré avec Jean-Jacques. Je ne suis pas particulièrement attiré par les cimetières, ni par les hommages macabres. On rend plus hommage à un écrivain en le lisant qu'en allant s'incliner sur sa tombe. Mais je ne sais pas pourquoi, j'ai eu envie d'aller lui dire, d'aller leur dire, que j'avais écrit cette préface avec tout mon coeur et que j'espérais avoir saisi, réussi à transmettre quelque-chose de ce qu'ils avaient vécu ensemble.

C'était le lendemain de l'anniversaire de la Libération de Paris et sa tombe n'était pas fleurie. Alors que Paris honore ce jour-là d'un bouquet de fleurs tous ceux qui sont tombés pendant l'insurrection de 1944, alors que Stéphane avait libéré l'Hôtel de Ville de Paris (ou du moins avait participé à sa Libération : il y a des variantes). Sur le conseil d'Olivier Philipponnat et de Patrick Lienhardt, auteurs d'une magistrale et passionnante biographie de Stéphane, parue chez Grasset en 2004, à qui je m'étais ouvert de mon étonnement, j'écrivis à Bernard Gaudillère, qui était alors directeur de cabinet de Bertrand Delanoë, qui avait été un fidèle et précieux ami de Stéphane, un de ceux qui l'accompagnèrent notamment à l'heure des embarras fiscaux de cet homme qui écrivait si bien mais ne comptait guère, afin de lui signaler ce qui me semblait comme une injuste anomalie.

Bernard Gaudillère me répondit alors que non seulement il serait remédié à cette anomalie, mais qu'il était question d'inscrire le nom de Roger Stéphane dans la géographie de Paris... ce qui me valut, ce matin, d'assister à l'inauguration du Square Roger-Stéphane, au bout de la rue Récamier, à deux pas d'une des tables où Stéphane - fine gueule devant l'Eternel - avait ses habitudes, un des restaurants où il laissa des ardoises en partant - lui qui demanda dans son testament à l'un de ses chefs préférés d'adopter son chien, sûr au moins qu'il serait bien nourri.

Ce square-là est charmant, à deux pas de cet Hôtel Lutétia où les déportés furent accueillis au retour des camps.

(source : http://www.mairie7.paris.fr)

La cérémonie de dévoilement de la plaque fut à la fois émouvante et chaleureuse. Simone et Antoine Weil, Florence Malraux, Jorge Semprun, Philippe Labro, le frère Albaric, exécuteur testamentaire de Stéphane, Bernard Gaudillère et Chrispohe Girard (Daniel Defert, le fondateur d'Aides aussi, je crois bien)... des camarades résistants, des amis, des proches. C'était très "parisien", bien sûr ; et comment eût-il pu en aller autrement ? lui-même l'avait tellement été. Mais l'on sentait surtout combien les gens qui étaient là n'avaient rien à gagner, qu'ils étaient là seulement parce qu'ils l'avaient aimé, admiré, parce qu'ils lui demeuraient attachés. Ces choses-là se sentent ; et cela flottait dans l'air, ce matin, à l'entrée du nouveau Square Roger-Stéphane.

Jean d'Ormesson fut drôle et émouvant. Drôle lorsqu'il raconta la première rencontre (on ne prête qu'aux riches !) de Gaulle-Stéphane : "Mon général je suis juif, pédéraste et gaulliste.

- Stéphane, vous ne croyez pas que vous exagérez un peu ?"

Il fut émouvant lorsqu'il parla de Jean-Jacques, "son camarade de la rue d'Ulm", et de la manière dont la mort de celui-ci avait coupé en deux la vie de Roger - comment la légèreté de la vie de celui-là, ensuite, ne fut plus qu'une légèreté de cendres.

Quant au discours du maire, Bertrand Delanoë, il fut ce qu'il devait être, un éloge de la liberté de penser. Un éloge de cet honnête homme défenseur infatigable des Lumières contre tous les obscurantismes, d'un homme à la plume libre, de ses combats pour la justice et la dignité. Au risque de sa liberté et de sa vie.

Eloge d'un homme... indocile.

Grands dieux, Monsieur le maire, que ce mot-là était bien trouvé !

Indocile Stéphane, indocile et hédoniste - ce qui, pour moi aussi, est indissociablement lié.

Eloge de la liberté de l'homme Stéphane jusque dans sa mort choisie. Comme c'était bien, Monsieur le maire, d'avoir insisté sur là-dessus ! Et serait-ce, Monsieur le maire, que vous seriez en faveur du droit à la mort choisie, au suicide assisté ? ou bien est-ce moi qui ai entendu, dans vos propos, ce que je souhaite y entendre ?

En regard, les propos liminaires, qu'on a peine à nommer allocution, de la maire d'arrondissement, le 7e, perchée sur des talons trop hauts (pas très prudent pour une grossesse à risques...), étaient si fades, sonnaient tellement faux !... Quelques mots jetés à la va-comme-je-te-pousse, par un collaborateur pressé, après avoir consulté la notice "Stéphane" sur Wikipédia ? On ne saurait l'affirmer, mais c'est ce que ces mots impersonnels suggéraient. Outre la confession que Stendhal est un grand écrivain, et que c'est le "Portrait souvenir" de Stéphane (sauf erreur diffusé en 1960 dans sa première version, en 1964 dans sa seconde) qui donna envie à notre Garde des Sceaux (née en 1965) de se plonger dans Stendhal : ça sentait la sincérité à plein nez !!!

La Garde des Sceaux justement... elle aurait pu rappeler, en ce jour où se suicidait un 91e détenu d'une prison française depuis le début de l'année, à la maison d'arrêt de Loos-lez-Lille cette fois, que Roger Stéphane fut aussi un pionnier du combat pour la dignité dans les prisons françaises. Un combat qu'il n'a manifestement pas gagné.

Emprisonné pendant la guerre, journaliste à Combat, Stéphane se fait embaucher comme gardien de prison en 1947 afin de témoigner de la condition pénitentiaire. A la centrale de Melun, il est atterré de ce qu'il voit, il en a "des bouffées de honte" ; la publication de son reportage entraîne la suspension du directeur de la centrale, lance le débat sur la réforme des prisons, dont on imagine qu'elle n'était pas une préoccupation prioritaire dans la France de 1947.

On eût aimé, en cette matinée presque parfaite, que quelqu'un rappelât la chose à la Garde des Sceaux ; on aimerait que la Garde des Sceaux ait aussi des bouffées de honte, au 91e suicide dans les prisons médiévales où elle entasse chaque jour un peu plus, par sa politique pénale démente, 63.000 détenus là où il n'y a que 50.000 places - dont combien de radicalement indignes d'un pays développé? du pays des droits de l'Homme... du pays de Roger Stéphane.

Indocile ? où sont-ils les indociles journalistes successeurs de Stéphane qui devraient aujourd'hui poursuivre ce combat-là ?

lundi 20 octobre 2008

La faute à pas de chance...

90e suicide dans une prison française depuis le début de l'année...

Hier, au journal de France 2, le journaliste annonce le chiffre et parle de "série noire". Ben voyons, c'est juste la faute à pas de chance si, en 2008, dans les prisons de Sarkozy, il est mort un peu plus de trois fois le nombre de prisonniers exécutés (27) au pays de George W. Bush !...

Salauds d'Américains, barbares qui appliquent encore la peine de mort.

Alors qu'au pays des droits de l'homme, c'est avec la conscience parfaitement tranquille qu'on déplore le 90e suicide en prison. La différence c'est que chez nous, personne n'est condamné à mort et que les prisonniers qui se suicident sont parfois des prévenus, c'est à dire des citoyens présumés innocents.

Mais qu'on se rassure, il ne s'agit que d'une série noire.

Il ne s'agit pas de la conséquence d'un système judiciaire devenu fou qui emprisonne n'importe qui pour n'importe quoi, qui condamne sans preuve, qui multiplie ces temps-ci, autre série noire, les erreurs judiciaires : après Outreau, Marc Machin, condamné à 18 ans pour un meurtre commis par un autre et sorti après six ans de prison, et après Marc Machin, Jacques Maire, acquitté au terme de onze ans de taule... terrifiant, non ? terrifiant et un peu courant, non ?

Il ne s'agit pas de l'effet de la politique pénale démente de Dati-Sarkozy qui aboutit à la pire surpopulation des prisons que nous ayons jamais connue.

Il ne s'agit pas non plus de mettre en cause l'état médiéval, honteux, scandaleux, de tant de nos prisons, régulièrement constaté et dénoncé par des missions d'enquête parlementaires ou européennes... en attendant que de nouvelles missions d'enquête parlementaires ou européennes le constatent et le dénoncent de nouveau.

Il ne s'agit pas davantage du fait que l'état de mendicité à laquelle a été réduite la médecine psychiatrique française en 20 ans conduise à envoyer au trou des gens qu'on devrait soigner en HP. Non, pour penser cela il faut être aussi mal intentionnée que la Cour européenne des droits de l'homme qui vient de condamner la France pour "traitements inhumains et dégradants" et "violation du droit à la vie" du fait du suicide d'un détenu souffrant de troubles psychiatriques, le 20 juillet 2000, à la maison d'arrêt de Bois d'Arcy. La preuve ? Melle Dati, elle, fait modifier la loi pour qu'on puisse enfin faire passer en jugement - au nom du "droit des victimes" - même les pauvres bougres reconnus irresponsables.

Et qu'on ne vienne pas nous dire que ces 90 suicides sont liés à l'absence totale de véritable suivi médical et psychologique des détenus, à l'indigence de la politique de réinsertion, à l'absence totale de la volonté politique et des moyens matériels de considérer, comme au Canada, comme dans nombre pays comparables au nôtre, que le pouvoir d'enfermer crée l'obligation pour l'Etat d'éduquer et de former ceux qu'il enferme afin de leur donner une deuxième chance.

Qu'on ne vienne pas nous dire que la prison française ne sait faire qu'une chose : fabriquer des bêtes sauvages et des désespérés, à qui la prison n'apprend qu'une chose, que l'Etat viole chaque jour les lois qu'il vote en n'assurant pas à ses détenus l'hygiène et la dignité minimale des conditions de vie que ses propres lois lui imposent de leur garantir.

Non, il s'agit simplement d'une série noire qui ne justifie même pas que Melle Dati reçoive les représentants des gardiens de prison. Circulez, il n'y a rien à voir ni à penser !

dimanche 19 octobre 2008

Hommage à la Grèce résistante : une expo de plus, pour rien

Ce matin, j'étais content. D'abord il faisait beau. Ensuite, Frédéric et moi, nous avions décidé, après déjeuner, d'aller visiter l'exposition "Hommage à la Grèce résistante, 1940-44", présentée, sous l'égide de l'ambassade de Grèce, au Musée Jean Moulin/Mémorial du maréchal Leclerc de Hauteclocque et de la Libération de Paris.

J'étais content parce que je me disais que j'allais enfin pouvoir écrire sur ce blog un papier positif, peut-être enthousiaste, qui romprait agréablement avec mes ronchonnages quotidiens qui finissent par me faire croire que je suis en train de tourner vieux con.

Eh bien c'est raté. Je dois vraiment être en train de tourner vieux con.

La Résistance grecque, lorsque je l'ai découverte, m'a rempli de stupeur et de terreur. De stupeur, tant elle fut spontanée, massive, héroïque. De terreur, tant elle fut l'une de celles en Europe qui fut le plus sauvagement réprimée - il y eut des dizaines d'Oradour en Grèce -, tant elle fut injustement traitée par les Britanniques - notamment par Churchill, obsédé par une restauration monarchique unanimement refusée par les résistants -, tant elle fut divisée contre elle-même - entre un mouvement largement majoritaire, l'EAM-ELAS à direction communiste, et des mouvements à base régionale (EDES) ou d'influence modérée ; à l'intérieur même de l'EAM entre nationaux et staliniens.

Cette configuration, le partage des Balkans entre Churchill et Staline avant Yalta, les inconséquences stratégiques et les erreurs tactiques du PC, la médiocrité du personnel politique grec, dont Georges Papandréou, et la cynique politique anglaise consistant, dès la Libération, à s'appuyer sur les anciens collaborateurs contre les Résistants conduisirent au surplus, de décembre 1944 à 1949, et en fait jusqu'à la chute des Colonels en 1974 qui en fut le dernier acte, à une guerre civile aussi cruelle qu'injuste.

Pour moi, la découverte de cette incroyable tragédie grecque fut déterminante dans mon entrée en littérature. C'est, entre autres choses, la volonté de faire connaître en France cet immense gâchis, humain et matériel, les souffrances inouïes endurées par les Grecs (l'incroyable famine qui a fait mourir dans les rues de villes des dizaines de milliers d'entre eux : voir le quatrième extrait disponible sur la page de ce site), le courage de tant de simples citoyens, d'officiers, de popes et de prélats dont l'attitude fut tellement éloignée de la lâcheté vichyste ou de l'attentisme prudent d'une grande partie du peuple et des élites françaises de 1940 à 1942, qui m'a conduit à "passer" au roman, qui a été à l'origine des Ombres du levant.

Et depuis longtemps, j'attendais qu'une des institutions s'occupant de l'histoire de la Résistance sortît des sempiternels débats franco-français, répudiât le nombrilisme historiographique français sur la Résistance, qu'on donnât enfin à savoir et à réfléchir sur ce qu'elle fut ailleurs. Et en Grèce d'abord.

C'est dire si j'étais content d'aller voir cette expo. Le dépit n'en est que plus complet.

C'est comme si aujourd'hui, en France, on n'était plus capable, en matière d'exposition, d'articuler un propos cohérent. Après une expo Marie-Antoinette destinée à faire pleurer Margot, mais pas à comprendre les années prérévolutionnaires ; après une expo sur les photos de Paris occupé dont on néglige de dire ce qu'elles sont, pourquoi elles furent prises, ce qu'elles disent, qui n'est pas forcément ce qu'elles montrent ; après "A qui appartenaient ces tableaux ?" dont j'ai eu l'occasion ici d'écrire ce que je pensais, voici donc un Hommage à la Grèce résistante qui ne dit rien... de la Résistance grecque.

Bien sûr, ce qu'on nous montre est sympathique : Roger Milliex (dont je m'étais inspiré pour créer le Jacques Maupin des Ombres du levant) et son épouse, Tatiana Gritsi, après la guerre allèrent voir artistes et intellectuels français et leur demandèrent d'offrir des oeuvres en hommage à la Résistance grecque.

Picasso, Matisse, Masson, Braque, Bourdelle ou Picabia firent dons de tableaux et de sculptures... pour la plupart sans le moindre rapport avec la Résistance et encore moins avec la Résistance grecque. Eluard composa un poème, Mauriac, Bernanos, Maurice Schumann ou Jules Romains, bien d'autres encore, envoyèrent quelques mots, une lettre, plus ou moins convenus.

C'est ce matériel disparate qu'on nous présente aujourd'hui. Sans le moindre appareil critique. Sans la moindre explication sur l'histoire de la Grèce de 1936 (dictature fascistoïde du général Métaxas établie sous l'autorité royale) à la guerre civile. Sans même la précision qu'il y eut, en Grèce, une guerre civile après la Résistance. Comment comprendre alors le sens de la lettre de Jules Romains en 46 souhaitant qu'après avoir réussi à recouvrer leur liberté par leur héroïsme, les Grecs sachent la préserver contre les menaces nouvelles ? Et que signifie une telle lettre dans le contexte d'une Grèce où les monarcho-fascistes, sous protection anglo-américaine, font régner la terreur blanche au nom de la défense de la liberté contre le communisme ?

Et pour comprendre la superbe phrase de Schumann (1941) à propos de la guerre d'Albanie, "on disait que les Grecs se battaient comme des héros, on dira désormais que les héros se battent comme des Grecs", encore faudrait-il expliquer ce que fut cette guerre-là à des Français qui, dans leur quasi-totalité, ignorent tout de l'agression italienne contre la Grèce lancée depuis le territoire albanais annexé et de la véritable "levée en masse" patriotique, de l'Union sacrée entre bourreaux et victimes du régime Métaxas, qu'elle provoqua en Grèce ; des Français qui ne savent rien de ce que fut l'écho international de la victoire de ceux qui n'avaient rien que leur courage, les Grecs combattant pieds gelés dans les neiges d'Albanie, contre une armée fasciste infiniment supérieure en équipement - la première victoire d'un peuple agressé contre une puissance de l'Axe.

Un cartouche, pas plus je crois bien, cite l'EAM... mais sans même expliquer de quoi il s'agit ; quant aux seuls objets en véritable relation avec la Grèce résistante, une quinzaine de gravures - dont certaines superbes, au demeurant - représentant quelques-uns des principaux événements de la période 1941-1944 (le dynamitage du viaduc de Gorgopotamos ou la création du Conseil national de l'EAM, la famine ou les massacres de Distomo et Kaisariani, la libération d'Athènes), elles sont si mal présentées, à l'entrée de l'expo, qu'il est impossible de savoir quelle légende se rapporte à chaque oeuvre !

Bref, cette salle d'hommages d'artistes français à la Résistance grecque aurait pu être une magnifique conclusion à une véritable exposition SUR la Grèce en Résistance, qui aurait présenté la nature, les actions, l'histoire et les contradictions de la Résistance grecque, ses origines et ses suites. Une expo qui aurait donné à réfléchir et à comprendre.

Celle-ci ne dit rien à un Français qui ne sait rien de la Résistance grecque ; elle donne seulement à voir, des oeuvres et des hommages d'une nature et d'une qualité fort inégale, totalement disparates, sans la moindre cohérence esthétique, et sans que le visiteur n'ait rien appris, en sortant, sur ce à quoi les artistes et les intellectuels en question avaient voulu rendre hommage.

A mon humble avis, elle ne sert simplement à rien.

samedi 18 octobre 2008

Injustice

Dans mon billet d'hier, je qualifiais Mme Bachelot et M. Laporte de couple comique de l'année. C'était aller un peu vite en besogne. D'abord, Palin-Mc Cain n'ont pas dit leur dernier mot.

Et puis ce matin, en buvant mon thé au lait devant LCI, je me suis dit que j'avais été vraiment injuste. Parce que, franchement, à côté de Luc Ferry et Jacques Julliard, Bourvil et de Funès, Abbott et Costello, Pierre Dac et Francis Blanche, Jerry Lewis et Dean Martin, Poiret et Serrault, Tony Curtis et Jack Lemmon, Laurel et Hardy... c'est bel et bien de la petite bière !

Non pour rivaliser avec ce désopilant duo Ferry-Julliard, je ne vois guère, finalement, que Dupond et Dupont... ou alors Houellebecq et BHL.

vendredi 17 octobre 2008

Marseillaise et sifflets

Reconnaissons d'abord, une fois n'est pas coutume, que si l'agitation un brin pathologique de notre Président a frôlé l'inconséquence et le pataquès cet été dans l'affaire géorgienne, elle a sans doute aussi secoué à bon escient le cocotier bruxello-libéral où les Trichet et les Juncker restaient solidement arrimés à leurs monomanies respectives de l'inflation qui menace l'équilibre de la planète et de la transcendance des marchés qui ont toujours raison, si seulement on les libère de toutes les règles et de tous les garde-fous qui les empêchent de tendre... à l'équilibre.

Et passons sur le fait...

que Sarkozy a défendu l'adoption de ce traité de Maastricht qui a condamné l'Europe, depuis, à une croissance anémique, qui a mis la charrue avant les boeufs en créant une monnaie unique pour des pays qui n'ont ni la même structure économique, ni la même politique, ni les mêmes besoins, ni les mêmes faiblesses, imposant à tous des critères absurdes issus de la terreur historique allemande de l'hyperinflation des années 1920 et dont le principal effet, conjugué à la mondialisation, a été de faire des salaires la seule variable d'ajustement, des critères qui volent en éclat à la première crise sérieuse après nous avoir étouffés depuis presque deux décennies ;

qu'il a été l'un des acteurs constants, depuis vingt ans, de la dérégulation, de la destruction de l'Etat-Providence et des systèmes, français et européens qui tendaient à concilier marché et justice sociale et qui ont assuré à nos pays d'Europe occidentale une période unique dans l'histoire de l'humanité de croissance sans crise et une répartition plus équitable entre travail et capital ;

qu'il a fait campagne sur des thèmes qui sont ceux des partisans fanatiques du système qui vient de "colapser" avec, au coeur de son programme, la substitution de l'endettement privé à celui de l'Etat et, derrière la volonté de faire naître une France des propriétaires, celle de faire s'endetter les humbles pour acheter un logement qu'ils n'ont pas les moyens d'acquérir, c'est-à-dire exactement l'acclimatation en France de ces subprimes qui nous ont conduits là où nous en sommes ;

que, sitôt élu, il s'en est pris aux pauvres et aux malades (je ne répéterai jamais assez combien la franchise médicale est une forfaiture ignoble qui prépare la privatisation de l'assurance maladie), que cela continue chaque jour, pendant la crise, alors que la grande catholique Boutin est en train de faire passer une loi scélérate sur le logement, alors que la privatisation des services publics, orchestrée par Bruxelles et déjà catastrophique dans tant de domaines stratégiques pour l'avenir (énergie et transports notamment) continue, avec en ligne de mire la Poste, service régalien par excellence, depuis l'Empire romain ; en attendant l'enseignement supérieur...

que, sitôt élu, il a fait adopter, au profit de la couche étroite des plus privilégiés, toute sorte de mesures fiscales qui privent aujourd'hui l'Etat des moyens de lancer la politique keynésienne d'investissement dont nous avons besoin pour éviter que la crise ne se transforme en dépression, que des millions de citoyens ne payent les pots cassés par le délire des dérégulateurs et de leurs apprentis-sorciers des salles de marché qu'on a laissé inventer les produits les plus absurdement pervers dont la gestion échappe désormais à tout le monde ; une politique dont nous avons besoin pour préparer l'avenir alors que le libéralisme au pouvoir depuis 25 ans, sous des gouvernements de droite comme de gauche, a dramatiquement favorisé le profit privé à court terme et interdit les investissements publics nécessaires dans la recherche, les énergies nouvelles ou les infrastructures de transport : imaginez qu'on nous rebat les oreilles avec l'Europe et qu'il n'y a même pas un TGV entre Lyon et Turin, entre Montpellier et Barcelone ! c'est tout dire sur ce qu'ont été les priorités de cette Europe-là, aussi nuisible aux droits sociaux qu'incapable de préparer l'avenir dans les domaines techniques qui auraient dû constituer ses priorités...

qu'il a nommé sous la direction du sieur Attali une commission sur les freins à la croissance qui n'a rien vu, il y a moins de six mois, des signes précurseurs de la catastrophe actuelle et dont toutes les propositions visaient à déréguler davantage - un Attali convoqué l'autre soir à France 2 comme grave sage chargé de délivrer au bon peuple ses ridicules et sentencieuses pensées sur la réforme du capitalisme, lui qui n'a cessé d'accumuler les erreurs de jugement et les comportements personnels pour le moins contestables : gestion de la Berd qui le contraint au départ en 1993 après un audit, condamnation pour plagiat, utilisation dans Verbatim de propos désavoués par leurs prétendus auteurs et d'archives invérifiables, collectées durant ses fonctions à l'Elysée, en vertu d'une éthique et d'une conception "particulières" du devoir de réserve de tout collaborateur d'un chef d'Etat...

qu'il avait fait d'Alain Minc, pythonisse médiatique du libéralisme transcendental qui a coulé toutes les boîtes qu'il a dirigées, son gourou économique,

et qu'il n'avait eu de cesse, après son élection, d'aller baiser les bottes texanes d'un Bush démonétisé dont la brillante politique économique a conduit le monde là où il en est...

Passons là-dessus et sur le reste.

Les caisses étaient vides, distribuer du pouvoir d'achat allait déchaîner le dragon Inflation, dont M. Trichet garde, à Francfort, la porte de la prison dans laquelle il a été enfermé. Les milliards coulent désormais à flot sur les banques ; privatisation des bénéfices, nationalistaion des pertes. Passons.

Passons sur les rodomontades du Matamore élyséen qui va punir les responsables : on rigole ! Où va-t-il les trouver ? Je propose pour ma part, de traduire Mrs Thatcher devant le Tribunal sarkozien (il paraît que son Alzheimer laisse intacts ses souvenirs politiques) et, comme au bon temps de l'Inquisition, d'aller déterrer le cadavre de Reagan. Mais la liste va être longue des têtes qui vont devoir tomber ; car les responsables ne sont pas les lampistes, ce sont tous les politiques qui ont bafoué l'intérêt général, démantelé les instruments d'action dont disposait la puissance publique depuis la fin du dernier conflit mondial, humilié l'Etat devant les intérêts privés ; tous, vrais libéraux et faux socialistes.

Passons sur le capitalisme qu'on va réformer en profondeur, parole de Matamore ! Avec Trichet et Juncker, président de l'Eurogroupe, Premier ministre et ministre des Finances à vie du paradis fiscal luxembourgeois ; c'est dire si la réforme va être sérieuse et profonde !!!

Passons.

Non, la vraie grande nouvelle de ces derniers jours, c'est que Matamore a décidé d'interrompre les matchs où on sifflerait La Marseillaise.

On avait l'impression qu'il s'était un peu calmé, l'agité du bocal, du côté des Sarkonneries, après le coup fumant des petits enfants chargés de la mémoire de la Shoah promis à une brillante postérité. Eh bien non ! nous y revoilà ! Le règne de l'immédiat, de la réaction, de l'inconséquence. Car chacun sait bien que cette décision annoncée par le couple comique de l'année, Bachelot-Laporte, est aussi absurde qu'inapplicable (combien de sifflets pour arrêter le match ? qui va en juger ? comment va-t-on gérer ensuite la sortie de stade de foules exaspérées ? quels désordres et quelles violences va-t-on générer ?...) ; qu'elle est aussi pertinente que le serait celle d'un médecin décidant de casser le thermomètre lorsqu'un patient a la fièvre.

Mais peu importe ; Matamore a décidé. Na !

jeudi 16 octobre 2008

Ricercar, ou de qui se moque-t-on ?

Un lampadaire Ikea, des chaises en formica, quelques tables de lycée sur lesquelles cavalcadent ou s'assoient deux bonnes femmes en faux-cul et trois types en chapeau mou et complet gris, parfois agrémenté d'un tutu romantique.

Ces gens, qu'on a peine à appeler des acteurs, passent d'un côté à l'autre, parfois une porte sous le bras, en gueulant ou susurrant des textes sans rapport les uns avec autres, dont certains sont en italien, en allemand ou dans ce que j'ai cru pouvoir identifier comme un idiome scandinave, sans surtitrage naturellement, ce qui n'est pas grave puisqu'il n'y a manifestement aucun sens à tirer ni de leur contenu ni de leur collage.

Un fond musical assourdissant qui, lui aussi, enfile les uns après les autres des morceaux qui n'ont pas plus de signification que les textes qu'ils empêchent d'entendre.

Deux ou trois beaux éclairages, une ou deux images qui évoquent Magritte et une exécrable soirée, dont on sort avec l'impression d'être idiot parce qu'on n'a rien compris. Sans doute parce qu'il n'y a rien à comprendre : aucun propos, pas de jeu, une mise en scène hystérique au service du Grand Rien. Mais enfin, le talent c'est, entre autres choses, de faire que les spectateurs prennent du plaisir tout en se sentant plus intelligents qu'ils ne sont. Pas le contraire.

Une très chère amie, m'avait entraîné là. Elle ne sait même pas comment ce non-spectacle lui a été refilé dans son abonnement de l'Odéon - sans doute M. Py pratique-t-il lui aussi la titrisation, celle des spectacles aussi pourris que les créances des subprimes. Je ne lui en veux pas (à mon amie, pas à Py), parce qu'elle ne pouvait deviner, vu la tonalité de la critique, que nous attendaient une heure et demi de cauchemar : nous avons eu l'imprudence, au lieu de nous asseoir en bout de rang, de nous placer au milieu. Coincés. Impossible de partir, une fois prise la mesure du désastre, sauf à faire lever dix personnes. Je suis encore trop poli ; plus que cette troupe, en tout cas.

Car ce "spectacle" n'est ni surréaliste, ni onirique, ni ludique, ni théâtral ; il n'est rien. Et moi, j'en frémis encore de fureur.

Mais de qui se moquent cette troupe, Le Radeau... (de la Méduse), et son chef, M. François Tanguy ?

De qui se moque M. Olivier Py (dont j'ai déjà eu l'occasion de dire ici ce que je pensais de son ''Agamemnon'', beuglé et raté... avant qu'il n'aille baiser l'anneau pontifical, puisqu'il est de ces gogos pédés cathos si heureux et reconnaissants d'être maudits et traités par leur Très Saint Père d'intrinsèquement pervers) en programmant pareil foutage de gueule dans la salle des Ateliers Berthier, succursale de l'Odéon, théâtre national qu'il dirige ?

De qui se moquent les critiques en criant au génie devant une telle imposture ? Comment peuvent-ils faire l'éloge d'un tel naufrage, indigne de la pire MJC des années 1970 ? Commençant à connaître le fonctionnement de la critique littéraire (dont le traitement de la rentrée littéraire vient encore de démontrer l'indigence et la malhonnêteté intellectuelles), j'ai quelques idées là-dessus. Et quel crédit peuvent avoir encore les prescripteurs ? la presse dans son ensemble ? C'est la première question que devraient se poser ses Etats-généraux, avant de se demander si tous les journaux doivent appartenir à seulement deux ou bien à trois amis du Président.

mercredi 8 octobre 2008

Irresponsable ! ou l'esprit faux de Laurent Joffrin

Ce matin, j'ai repris l'avion à Nice, après la rencontre, jeudi à la librairie Masséna (merci à Jean-Marie et Jérôme), montée par les amis de Polychromes (merci à Jean-Louis, Benoît, Sébastien, Julien et tous les autres Polychromiens), trois jours au festival du livre de Mouans-Sartoux (et un franc succès pour moi : quelques lecteurs qui me connaissaient déjà, qui avaient lu l'entretien du Magazine des livres, beaucoup de futurs lecteurs et d'échanges riches), puis une visite, hier, à mon copain Gérard (voir le billet du 26 juin), en rééducation au Centre héliomarin de Vallauris après une opération qui l'aidera à mieux marcher.

Et en attendant l'avion, j'ai lu Libé.

Retour à ce triste monde du fric-fou, fric-roi, du fric irresponsable qui va plonger dans la misère ou la gêne aggravée des millions de petites gens qui triment et qui ont déjà été victimes, pendant les dernières décennies, du libre-échange généralisé. Délocalisations pour satisfaire les exigences de rendements à deux chiffres pour les actionnaires ; critères de convergence du traité de Maastricht puis du Pacte de stabilité qui ont fait des salaires la seule variable d'ajustement de l'économie, ces humbles-là, qui tirent de plus en plus la langue depuis vingt ans, qui triment plus pour gagner moins puisque M. Trichet répète inlassablement que l'inflation menace et que "la modération salariale", comme il dit dans sa novlangue, est la clé du bonheur universel, voient soudain avec effarement le même M. Trichet et ses semblables faire pleuvoir les millions de dollars et d'euros, qu'il était, hier encore, si dangereux de distribuer aux salariés, sur les banquiers irresponsables qui ont conduit le système libéral à une de ces crises dont il a le secret.

Et voilà que M. Joffrin, un des fleurons de ce social-libéralisme qui nous a expliqué depuis vingt ans qu'il fallait privatiser, déréguler, européaniser, laisser les marchés donner libre cours à leur dynamisme et à leur créativité, voilà que ce type qui, avec tous ses camarades thuriféraires de la mondialisation heureuse, devrait aller cacher sa honte au fond d'un trou, continue imperturbablement à pérorer sur la catastrophe directement consécutive aux idées qu'il prêche depuis vingt ans.

Voilà que cet esprit faux qui a regretté depuis vingt ans qu'on n'aille pas plus vite et plus loin dans le démantèlement de l'Etat régulateur, de l'Etat interventionniste, de cet Etat keynésien et planificateur qui, pour la première fois dans l'histoire du capitalisme, avait assuré entre 1945 et 1975, en Europe de l'Ouest, une croissance continue, sans crise, une prospérité unique dans l'histoire de l'humanité, la sécurité pour le plus grand nombre et une réduction elle aussi continue des inégalités, voilà que cet esprit faux vient clouer au pilori les "irresponsables"!

Mais qui sont-ils, pour M. Joffrin, ces irresponsables-là ? Les Attali, Jospin, Fabius et autres Strauss-Kahn qui ont négocié, signé, défendu ce scélérat traité de Maastricht, terrible strangulateur de la croissance européenne depuis 1992, qui ont tout cédé aux thatchériens et aux blairistes, jusqu'à ouvrir le transport ferroviaire à la concurrence, plutôt que d'y faire les investissements massifs et publics qu'exige l'avenir, jusqu'à brader au privé ce secteur énergétique, stratégique et qui, plus que n'importe quel autre, aurait dû rester gouverné par la loi de l'intérêt général, pas par celle du profit ? Sont -ils les Chirac, Balladur, Sarkozy, Juppé et autre Raffarin qui ont mené les mêmes politiques, consenti aux mêmes capitulations, organisé une répartition des richesses toujours plus favorable à un nombre toujours plus réduit, sur le dos d'un toujours plus grand nombre de gens rejetés vers la précarité et la gêne ?

Irresponsables, ces socialistes qui, au nom du réalisme, ont oublié jusqu'au sens des mots "justice sociale" et qui ont jeté les humbles dans les bras de Le Pen puis de Sarkozy ? Irresponsables, ces socialistes qui sont aujourd'hui aphasiques, après avoir cédé et failli, après avoir brisé tous les liens qui empêchaient le capitalisme de courir à la crise, vers laquelle il court, toujours, dès qu'il est "libre" et qui détruira, comme toutes les autres fois, des millions de vies ? la dernière, il fallut une guerre mondiale, des massacres sans nombre et des crématoires pour remettre debout le "marché libre" !

Non, les "irresponsables", pour M. Joffrin ce sont les... "nationalistes" !!!

"Rarement le coût de la non-Europe aura été aussi visible et aussi douloureux. Rarement la rigidité des talibans du marché aura fait autant de mal."

Quand on a l'esprit faux c'est décidément pour la vie ! La "non-Europe", vraiment ? Mais quelle Europe nous manque au juste ?

Celle de Juncker, président de l'Eurogroupe depuis 2005, ministre des Finances depuis 1989 et Premier ministre depuis 1995 du paradis fiscal luxembourgeois, promis à la présidence de l'UE si on finit par se moquer de la volonté des Irlandais comme on s'est moqué de celle des Français et des Néerlandais ? Juncker ! parangon et symbole de cette Europe libérale qui nous a menés là, précisément, où nous en sommes aujourd'hui, qui a imposé la dérégulation des marchés et la privatisation des bénéfices. L'Europe des Barroso, Trichet et autres Lamy, tous plus libéraux, libre-échangistes et monétaristes les uns que les autres, qui a organisé la paupérisation des salariés et des retraités, au nom du maintien des "grands équilibres" et de la lutte contre une imaginaire inflation, tout en cassant la préférence communautaire et le tarif extérieur commun. L'Europe qui force à la privatisation de la Poste, en attendant celle des universités, des retraites ou de l'assurance-maladie. Une Europe qui impose aujourd'hui la socialisation des pertes, en faisant payer ceux que cette Europe-là n'a déjà cessé d'appauvrir depuis vingt ans !

Plus d'Europe Juncker-Barroso-Trichet, vraiment, M. Joffrin ?

Mais il faudrait expliquer à M. Joffrin que la crise actuelle c'est le résultat de cette Europe-là. Il faudrait que M. Joffrin comprenne une fois pour toutes que l'Europe qui a gagné depuis longtemps, c'est celle de Mme Thatcher, une Europe qui ne considère que le profit des puissants et qui lamine les droits des faibles, qui a levé tous les obstacles à la spéculation, aux transferts de capitaux tout en étant incapable de créer une recherche européenne ou d'investir dans les grands travaux d'infrastructure dont le continent a besoin pour préparer son avenir.

Il faut expliquer à M. Joffrin, pour faire court, que la seule Europe qui existe vraiment, c'est l'Europe du fric qui est, au premier chef, responsable de la catastrophe actuelle, une Europe qui a été le cheval de Troie du libéralisme, l'Europe qui a permis aux gouvernements conservateurs ou sociaux-libéraux d'imposer à des sociétés qui n'en voulaient pas, qui n'en veulent toujours pas, un libéralisme dont nous allons maintenant payer les pots cassés.

Il faudrait expliquer à M. Joffrin qu'il n'y a pas d'un côté les gentils Européens et, de l'autre, les méchants et bornés nationalistes, et que nous n'avons nul besoin de plus d'Europe, si cette Europe-là est celle des Juncker, Barroso, Trichet, Sarkozy, Berlusconi ou Joffrin. Nous n'avons pas besoin de plus d'Europe, nous avons besoin d'une autre Europe qui respecte enfin les peuples et les principes de base de la démocratie, qui s'occupe d'investissements pour l'avenir plutôt que de d'obtenir le démantèlement et la privatisation des services publics, une Europe qui retrouve un sens qu'elle a perdu depuis très longtemps, une Europe qui se préoccupe plus de niveau de vie que de libre circulation des capitaux, de tarif extérieur commun et de préservation des industries et des emplois plutôt que d'être obsédée, fascinée par les dogmes monétariste et libre-échangiste. Une Europe qui remette l'homme au centre alors que depuis vingt ou trente ans, elle ne parle plus que fric.