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lundi 13 novembre 2017

Spoliation à la grecque

Excellent article, paru dans Libération, que nous devons à la plume de Fabien Perrier dont j'ai parlé l'autre jourà propos d'un papier sur lémigration... non sans le critiquer pour un silence. Eh bien cette fois, cette article, remarquable, ne mérite aucune réserve.

L'un des aspects majeurs de la politique européenne en Grèce, sur lequel j'insiste régulièrement sur ce blog, est la spoliation généralisée des biens d'un peuple. Cette spoliation généralisée touche les propriétaires privés dont les biens sont confisqués pour raisons fiscales puis bradés, ou qui doivent s'en séparer à n'importe quel prix pour survivre ou se soigner trois ou six mois de plus, au profit d'étrangers-vautours qui rachètent ces mêmes bien à des prix sans rapport avec leur vraie valeur. Ainsi les Grecs sont-il actuellement expropriés de quartiers entiers du centre d'Athènes qui passent dans des mains allemandes, chinoises, françaises... ce "grand remplacement" euro-capitaliste visant à substituer les touristes airnb (tourisme qui ne profite même plus aux Grecs ainsi dépossédés même des recettes que génère l'attrait de leur pays) aux habitants. Et j'ai eu l'occasion déjà d'écrire ici que je voyais également ce processus à l'oeuvre sur "mon" île.

Ainsi le stade ultime de l'européisme est-il la négation, non seulement de l'Etat social, du droit du travail même réduit à ses formes élémentaires ou de la démocratie, mais également de ce droit de propriété que le libéralisme politique du XIXe siècle avait rangé parmi les droits fondamentaux et inaliénables de l'homme.

Mais il ne faut pas oublier que cette spoliation touche aussi la propriété nationale, le bien collectif d'un peuple, comme le montrent les dessous et les conséquences, disséqués par Fabien Perrier, de la cession, à laquelle l'Etat grec a été contraint de procéder par l'UE, des aéroports de province les plus lucratifs et qui sont échus, bien sûr par hasard, à une société allemande. Où l'on apprend notamment que la Banque européenne d'investissement, dans le cadre du Plan Juncker, a prêté les 2/3 de l'argent destiné à aider les Grecs à une société allemande pour lui permettre de spolier les Grecs... une société allemande qui, comme il se doit, planque son pognon dans les paradis fiscaux pour échapper à l'impôt... et exige maintenant de l'Etat grec 70 millions d'euros.

Après ça, on viendra encore critiquer cette belle Union européenne, édifice de paix et de fraternité entre les peuples ! Elle est pas belle l'Europe !

samedi 11 novembre 2017

11 novembre

Génuflexion rituelle du "couple franco-allemand" qui n'existe que dans le monde délirant de la propagande laquelle ne vise plus, le 11 novembre, qu'à escamoter ce que fut la Première guerre mondiale et ce que signifia le 11 novembre 1918 : une Europe libérée de l'impérialisme réactionnaire et oppresseur des militarismes allemand et austro-hongrois.

Car pas plus que la Deuxième guerre mondiale ne fut le résultat du traité de Versailles et du nationalisme, mais seulement de la crise du capitalisme américain exportée en Europe, et notamment en Allemagne, ainsi que du racialisme, la Première ne fut pas le résultat du nationalisme mais bien de l'impérialisme et du militarisme des Etats germaniques (car dans l'Empire austro-hongrois, la composante hongroise était plus que réservée vis-à-vis de l'aventure impérialiste anti-serbe voulue avant tout par l'état-major et le ministre des Affaires étrangères autrichiens). Même s'il y a longtemps, bien longtemps, si longtemps, trop longtemps, que la propagande a envahi les manuels d'histoire et la doxa transmise par un corps professoral largement grandi dans ce bain idéologique.

Pourtant, et contrairement à un révisionnisme historiographique en vogue (qui a atteint son sommet avec ce monument d'anachronismes, de contresens, et de reconstructions hasardeuses d'un anti-serbisme maladif que sont Les Somnambules de Christopher Clark et qui, allez savoir pourquoi, a fait un tabac en Allemagne), dont le but est encore et toujours de déculpabiliser l'Allemagne... et donc l'Autriche-Hongrie (que l'Allemagne a laissé mettre le feu à l'Europe afin de pouvoir régler son compte à une Russie dont l'expansion économique et l'effort d'armement risquaient de faire un concurrent redoutable et une puissance militaire non jugulable), la Première guerre mondiale n'est pas un produit du nationalisme mais de l'impérialisme.

Tandis que le jeune Etat national serbe, depuis sa révolution démocratique de 1903, échappait à l'hégémonie austro-hongroise, et faisait obstacle à l'expansionnisme austro-hongrois (bloqué au nord par les unités allemande et italienne) visant Thessalonique et un débouché maritime hors Adriatique depuis les victoires de la Ligue balkanique de 1912 contre l'Empire ottoman, l'état-major autrichien réclamait sans relâche au pouvoir politique une guerre pour mettre à genoux la Serbie. L'attentat de Sarajevo ne fut rien d'autre qu'un prétexte.

Mais alors que notre vision de la guerre de 14-18 reste occidentalo-centrée, on oublie avec constance ce que furent, durant ce conflit, les sacrifices et le martyre du peuple serbe qui refusa de plier devant la barbarie austro-hongroise, et dont l'armée, après l'évacuation du pays (voir ci-dessous, extrait du tome II de "La Grèce et les Balkans"), se reconstitua en Grèce et apporta un concours décisif à la foudroyante offensive alliée (troupes françaises, britanniques, grecques, serbes) du front d'Orient sous le commandement du futur maréchal Franchet d'Esperey, le 15 septembre 1918.

"Déjouant une seconde fois les pronostics des experts, la petite Serbie, à laquelle s’est joint le Monténégro (5 août), résiste victorieusement à l’offensive déclenchée le 11 août par le géant austro-hongrois. Il est vrai que l’entrée dans le conflit de la Russie force la double monarchie à défendre sa frontière galicienne (Pologne). Car si les Russes ont été défaits par les Allemands au nord, à Tannenberg (26-30 août), ils écrasent, au sud, deux armées autrichiennes. Le 2 décembre, celle qui devait battre les Serbes en quelques jours finit par s’emparer de Belgrade, située sur la frontière et soumise aux bombardements depuis quatre mois… mais les Serbes reconquièrent leur capitale deux semaines plus tard. Le front se stabilise. Après ses pertes des deux années précédentes, l’armée serbe est cependant durement éprouvée, et le typhus fait des ravages, tuant 3,5 % de la population du pays.(...)

Le 6 septembre 1915, la Bulgarie signe un traité d’alliance avec l’Autriche-Hongrie qui comporte l’engagement d’attaquer la Serbie dans un délai d’un mois. Deux jours plus tôt, l’agrarien Stambolijski a fait part au roi de son opposition à une telle éventualité, et les socialistes sont sur la même ligne : Stambolijski sera condamné à la détention perpétuelle et toute opposition est muselée. Le 21 septembre, l’armée bulgare mobilise, le 6 octobre Sofia adresse un ultimatum à Belgrade réclamant la totalité de la Macédoine et, le 12, la Bulgarie adresse une déclaration de guerre à la Serbie, entraînant en retour celles des pays de l’Entente à la Bulgarie. Pour les Serbes, il s’agit d’un cruel coup de poignard dans le dos. Depuis le 5 octobre, ils sont en effet confrontés à une massive offensive austro-allemande. Belgrade est tombée le 9 et, en s’emparant de la Macédoine, les Bulgares coupent toute possibilité de retraite vers la Grèce. Le gouvernement français entreprend alors de débarquer à Thessalonique les troupes retirées des Dardanelles, mais son offensive improvisée le long du Vardar/Axios, pour venir au secours des Serbes, tourne court.

Héroïque, la défense serbe ne parvient à empêcher ni la prise de Niš par les Bulgares (5 novembre), ni la jonction, fin novembre au Kosovo, entre ceux-ci et les Austro-Allemands. La prise de Monastir, le 5 décembre, scelle la défaite serbe, tandis que les Monténégrins sont eux aussi battus au nord. Mais si, le 21 janvier 1916, Nicolas de Monténégro part en exil, vers la France après avoir signé une capitulation (Cetinje est tombée le 13), Pierre Ier, le prince héritier Alexandre, Pašić, et l’état-major sont unanimes à exclure pareille éventualité. La route du sud est coupée et le seul espoir consiste à atteindre l’Adriatique en traversant les montagnes d’Albanie. Tragique et meurtrier, l’exode commence à la fin novembre : le roi de soixante et onze ans, malade, dans un char traîné par des bœufs, le Premier ministre monté sur une mule, les pouvoirs constitués du royaume, 150 000 soldats et 100 000 civils serbes, derrière leurs popes qui emportent reliques et icônes, souffrant de la faim, démunis de vêtements ou de chaussures adaptés au froid glacial (-20°c) et à la neige, sont harcelés sur plus de 400 kilomètres par les montagnards albanais qui se souviennent des exactions serbes des années précédentes. Les rescapés parviennent en janvier 1916 sur le littoral, dans la région de Shkodër où les bombarde la marine austro-hongroise.

L’Italie, qui a débarqué des troupes à Vlorë dès septembre 1914, puis occupé Durrës après son entrée en guerre contre l’Autriche en mai 1915, reste très hostile aux Serbes. Elle refuse de les évacuer par mer, et suggère qu’ils marchent… une centaine de kilomètres de plus jusqu’à Durrës. Finalement, ce seront des bateaux français qui récupéreront les survivants, acheminés vers les ports du sud où les incidents se multiplient avec les Italiens, puis, de là, vers Bizerte ou Corfou. Les Français, bientôt rejoints par les Italiens, ont en effet décidé d’occuper cette île grecque (11 janvier 1916), en dépit des protestations d’Athènes, afin d’y installer les institutions serbes, d’y soigner les soldats (les morts se compteront encore par milliers dans les mois qui suivent) et d’y réorganiser une armée serbe, tandis que les civils gagnent l’Italie ou la France. Mais les Franco-Anglais n’auront rien tenté de sérieux pour sauver ou aider leurs malheureux alliés dont la tragique retraite a probablement fait plus de 100 000 victimes… tandis que les Grecs désarmaient et internaient les Serbes qui avaient réussi à s’échapper par Monastir. Pire, après une pareille épreuve, le cabinet anglais refuse même de garantir l’intégrité territoriale de la Serbie, afin de se ménager la possibilité de concessions éventuelles à la Bulgarie qu’on envisage encore, à Londres, de pouvoir détacher des puissances centrales.

Jusqu’en 1918, la Macédoine, l’est de la Serbie et du Kosovo sont rattachés à la Bulgarie. L’occupation est terrible : nombre de notables serbes sont exécutés ou déportés dans des camps d’internement où la mortalité par maladie est considérable. Le clergé serbe est chassé, ou physiquement éliminé au profit des exarchistes, les livres et publications en serbe sont confisqués et brûlés. Particulièrement violente, cette politique de bulgarisation provoque localement des révoltes noyées dans le sang : la répression de celle qui éclate dans la vallée de la Toplika en 1917, entre le sud de la Serbie et le nord-est (à majorité serbe) du Kosovo, fera plus de 20 000 victimes. Le reste de la Serbie et du Monténégro est soumis à une administration militaire austro-hongroise qui n’est pas moins brutale : mise en coupe réglée des ressources économiques du pays, arrestations arbitraires et exécutions sommaires, déportations de nombreux notables dans des camps de concentration où le typhus fait également des ravages : à la fin de la guerre, la Serbie aura perdu 9 % de sa population de 1914, contre 3 % pour la France . En réaction, la tradition des hajduks n’est pas longue à revivre : des groupes de partisans (tchetniks) prennent le maquis d’où cette résistance nationale harcèlera les occupants jusqu’à la libération. Dans le sandjak de Novi-Pazar et au Kosovo occidental, les Autrichiens favorisent l’élément albanais. Occupant également le nord de l’Albanie, où est installé un gouvernement à leur dévotion, ils envisagent la réorganisation de la région en un royaume des Slaves du Sud et une Albanie comprenant sandjak et Kosovo – le tout sous protectorat austro-hongrois –, tandis que Berlin et Vienne promettent le Sud albanais à la Grèce en échange du maintien de sa neutralité."