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lundi 19 septembre 2022

Cent ans après la Grande Catastrophe

Erdogan menace les Grecs de recommencer dans les îles - notamment celle où j'habite -, ce que les Turcs ont fait à Smyrne. Et l'OTAN félicite dans un tweete - retiré, mais qui a bien été posté - la Turquie pour sa victoire de 1922 sur... les Grecs.

Alors, à l'heure où l'ignoble Van der Leyen va faire des ronds de jambe au tyran héréditaire Alyev qui, d'accord avec le patron islamiste d'Ankara subventionné par l'UE attaque de nouveau la pauvre Arménie (elle qui n'a ni petits nazis armés et transformés en combattants de la liberté par les Yankees, ni même un clown président qui a eu les honneurs des Pandora papers pour ses placements d'argent détournés dans les paradis fiscaux, qui sait jouer du piano debout et culotte baissée ou se déguiser pour poser dans Vogue...), et lui lécher consciencieusement le derrière pour qu'il vende gaz et pétrole qui n'arrivent plus de la méchante Russie (deux poids, deux mesures, toujours... ), il n'est pas inutile de reparler, au fond, du Haut Karabagh et du massacre de Smyrne.

On pourra donc lire avec profit "Haut-Karabagh, Le livre noir" ouvrage collectif plein de plumes remarquables et informées, sous la direction des excellents Eric Dénécé et Tigrane Yégavian, dans lequel j'ai commis une contribution sur le parallélisme de la politique turque depuis le XIXe siècle à l'égard des Grecs et des Arméniens.

On pourra lire aussi mon texte, que vient de publier Hérodote.net, sur les causes, le déroulement et les conséquences de ce massacre de Smyrne - qui a valu à Erdogan les félicitations rétrospectives de l'OTAN - et de ce que les Grecs appellent encore la Grande Catastrophe.

jeudi 3 février 2022

LE COURAGE !

Christos Sartzetakis, le "petit juge" de l'affaire Lambrakis, génialement interprété par Jean-Louis Trintignant dans le superbe film que Costa-Gavras tira du livre Z de Vassilis Vassilikos, vient de mourir.

Sartzetakis avait alors résisté aux pressions du Palais, à travers un parquet dirigé par le procureur général Kollias, l'homme de la reine allemande Frederika, petite-fille du Kaiser et ancienne volontaire des jeunesses hitlériennes féminines, qui, dit-on, avait ordonné de "cabosser" Lambrakis, figure de proue du mouvement de gauche EDA, qui menait une existence difficile dans la monarchie blindée à formes démocratiques issue de la guerre civile où le Parti communiste demeurait interdit.

Le 21 avril 1967, les Colonels s'emparant du pouvoir alors que la reine et son imbécile de fils, Konstantinos le second, avaient un coup d'Etat de généraux sur le feu en cas de victoire de l'Union du centre aux prochaines législatives qu'on n'arrivait plus à truquer suffisamment pour maintenir la droite au pouvoir, ils nommèrent Kollias à la présidence, toute théorique, du gouvernement (c'est le colonel Papadopoulos qui en était le véritable chef) à la demande de Frederika.

Le petit juge qui avait résisté au procureur général (derrière lui à la reine et au Palais) et inculpé jusqu'au général commandant en chef de la gendarmerie (aussi génialement interprété par Pierre Dux), fut alors rayé des cadres de la magistrature, arrêté, emprisonné.

Après la restauration de la démocratie en 1974, puis la victoire du PASOK aux législatives de 1981, le "petit juge" fut choisi par Andréas Papandreou, en 1985, pour devenir le 3e président de la IIIe République hellénique. Il le restera jusqu'en 1990.

Z, c'est l'initiale de Ζει : il vit, que les militants de gauche traçaient sur les murs après l'assassinat de Lambrakis.

Sartzetakis : Z ! Parce que son courage ne mourra jamais. C'est celui des hommes qui ne plient pas.

lundi 4 octobre 2021

Un accord franco-grec important et prometteur

D'après l'AFP, le partenariat stratégique franco-grec signé mardi dernier, à l'occasion de la visite à Paris du Premier ministre grec Mitsotakis, venu inaugurer l'exposition du Louvre "Paris-Athènes. Naissance de la Grèce moderne (1675-1919)", organisée pour le bicentenaire de la guerre d'indépendance grecque, contient "une clause d’assistance mutuelle par « tous les moyens appropriés » si les deux pays « constatent conjointement qu’une agression armée survient contre le territoire » de l’un des deux."

C'est à ma connaissance la première fois que l'intégrité du territoire grec est ainsi garanti par un État tiers.

Rappelons que, dans les années 90, lorsque la Grèce avait adhéré à l'UEO, depuis disparue mais alors vouée à devenir, après Maastricht, le "pilier européen" de l'Alliance atlantique, ses "partenaires" avaient ajouté un alinéa au traité stipulant que l'assistance automatique en cas d'agression d'un des membres ne vaudrait pas si l'agression dont un État membre était victime venait... d'un autre pays de l'OTAN, ce qui ne visait que la Grèce et la non assistance à elle en cas d'agression turque.

Les ministres grecs des Affaires étrangères et de la Défense étaient du voyage et ont également finalisé l'achat par la Grèce de trois frégates et trois corvettes françaises, pour une somme qui dépasserait les 5 milliards de dollars.

L'offre française était en concurrence avec une offre américaine qui semblait mieux placée... jusqu'à l'accord américano-australien qui a conduit à la rupture du contrat de vente de sous-marins français. La presse grecque indique à demi-mot que la préférence qui donnée au final à la France serait la conséquence du retrait officieux de l'offre américaine par Biden, de manière à apaiser le différend avec la France. Une compensation, en somme/

Du côté grec, on insiste surtout sur l'effet dissuasif d'un renforcement considérable de la marine hellénique, alors que l'Allemagne a jusqu'ici confirmé la vente de sous-marins à Ankara, risquant de faire basculer l'équilibre stratégique en Egée au profit du régime islamiste turc, malgré l'opposition réitérée d'Athènes et les représentations répétées du ministre des Affaires étrangères grec, Nikos Dendias, à Berlin.

Le prochain gouvernement allemand confirmera-t-il la décision de Merkel ? En tout cas, même si les Grecs affirment soutenir le projet de défense européenne de Macron, on a bien aujourd'hui deux axes Athènes-Paris d'une part, Berlin-Ankara de l'autre qui montrent une fois encore que ce concept de défense européenne est une vaste fumisterie.

Ankara enrage. Tant mieux !

L'engagement de la France aujourd'hui, dans la lignée de ce qui a été fait depuis un an, est à mes yeux une excellente chose. Contrer le panislamisme et panturquisme partout, c'est servir la paix.

Ankara enrage et sa monnaie reprend sa descente aux enfers. C'est que, menacé de limogeage comme ses 4 prédécesseurs en 5 ans, le gouverneur de la Banque centrale nommé en mars dernier, et pourtant acquis à l'idée baroque qu'on combat l'inflation par la baisse du taux d'intérêt, vient de céder aux injonctions du Grand Mamamouchi : alors que, en rythme annuel, le taux d'inflation flirte désormais officiellement avec les 20% (30% en réalité ?), la Banque centrale turque a baissé son taux directeur de 19% à 18%, ce qui signifie qu'on perd de l'argent en le plaçant en Turquie... De quoi évidemment attirer les capitaux !!!

Alors que les produits importés, y compris ceux de première nécessité, deviennent inaccessibles pour un nombre chaque jour grandissant de Turcs, la livre connaît donc une nouvelle glissade, crevant le plancher des 8.80 défendu depuis décembre à coup de ventes des réserves en or et devises de la Banque centrale, de crédits chinois (qui en profitent pour acheter le pays) et qataris: c'est désormais le niveau de un dollar pour 9 livres qui est menacé, c'est à dire qu'on frôle les -20 % depuis le 1er janvier, les -50% en 3 ans, les -195 % en 5 ans... (sur le sujet on peut lire ou relire mon article d'il y a quelques mois pour Front Populaire).

Alors bien sûr, il faut maintenant que cette politique française de solidarité avec la Grèce soit maintenue dans le temps et que les engagements soient suivis d'actes ! Mais les démonstrations de La Royale et du Charles-de-Gaulle depuis un an en Méditerranée orientale ont évidemment contribué à rabaisser le caquet d'Erdogan.

Alors bien sûr les enjeux gaziers ne sont pas étrangers à cette politique, mais les Etats ont des intérêts et déterminent leur politique en fonction de ceux-ci, pas de bons sentiments !

Et bien sûr, il aurait été cohérent, souhaitable et un peu plus, que la France se tienne aussi fermement au côté de l'Arménie lors de l'agression turco-azérie de l'an dernier ! Car c'est bien Ankara qui fut le moteur de cette agression et fournit au dictateur azéri les moyens de la conduire. Une agression qui continue d'ailleurs dans l'indifférence générale par grignotages successifs...

Mais enfin on ne va pas bouder sa satisfaction de voir un pouvoir que je combats faire la seule chose bien de ce quinquennat !

jeudi 2 septembre 2021

Adieu Mikis !

La Grèce vient de décréter trois jours de deuil national pour la mort de l'infatigable lutteur et de l'immense artiste qu'était Mikis Théodorakis.

Peut-être est-ce celle-là, ma chanson préférée de ce compositeur de génie, artiste engagé au plus noble sens du terme, qui vient de nous quitter, interprétée ici par la sublime Maria Farandouri.

Tristesse immense au départ de cet homme inclassable, en musique comme en politique (résistant, communiste, combattant de la guerre civile, torturé, déporté, président des jeunesse lambrakistes, échappant aux arrestations du 21 avril 1967, clandestin durant les premiers mois de la dictature, arrêté, déporté, en résidence surveillée pour raison de santé, puis expulsé... symbole de la gauche devenu ministre sans portefeuille du gouvernement de droite du père de l'actuel Premier ministre), cette seconde conscience qui, après celle de Manis Glézos, quitte ce pays en peu de temps.

Les derniers combats de Mikis et Manolis furent contre les mémorandums européens et contre les trahisons qui permirent qu'ils soient imposés au peuple grec.

S'il y avait dans ce pays deux hommes de ce grand NON auquel Kavafis a consacré un poème, ce furent bien Mikis et Manolis, ces deux pépés héroïques dont je revois ce matin les images, gazés à plus de 80 ans par la police de l'Europe-c'est-la-paix...

Dans La Grèce et les Balkans, j'ai évoqué Mikis à plusieurs endroits. Qu'on me permette de me citer et que, surtout, on ne cesse pas de l'écouter.

Mikis Théodorakis dans "La Grèce et les Balkans" :

A propos de la dictature des Colonels

"Les Beatles sont également interdits et posséder des disques de Mikis Théodorakis devient passible de prison – la peine sera appliquée à quelques reprises. Avec Andréas Papandréou, le musicien est l’une des bêtes noires de la junte.

Né en 1925 dans une famille vénizéliste, résistant, attaqué à plusieurs reprises par des monarcho-fascistes qui, en 1946, lui fracturent le crâne et lui font perdre un œil, arrêté en 1947 puis 1948, déporté à Ikaria puis Makronissos, où il est enterré vivant et plusieurs fois torturé presque à mort, puis victime de telles brimades, durant son service militaire (1950-1952), qu’il tente de se suicider, Théodorakis est devenu un musicien internationalement reconnu à la charnière des années 1950-1960. En 1959, sa mise en musique de [l’''Épitaphios'' de Ritsos (écrit après la répression par Métaxas de la grève des ouvriers du tabac de 1936) a été l’objet d’une véritable bataille d’Hernani : Hadjidakis, ami de Karamanlis, en donne une version orchestrée « à l’occidentale » et chantée par Nana Mouskouri ; Théodorakis l’enregistre avec deux artistes issus de la tradition du rébétiko, Manolis Chiotis au bouzouki et, [comme chanteur, Grigoris Bithikotsis, un plombier né dans une famille pauvre d’Athènes. Cette volonté de mêler une orchestration classique et la tradition rébétique, qui marquera l’œuvre de Théodorakis, fait scandale ; sa version est interdite à la radio tandis que hadjidakistes et théodorakistes s’affrontent violemment lors de ses tournées, où l’armée n’hésite ni à dissuader les loueurs de salles, ni à acheter les places ou à lancer des nervis contre les musiciens – sa Ballade du frère mort sur les divisions qui ont déchiré les familles durant la guerre civile ne fait qu’exacerber un peu plus la haine dont il est l’objet à droite.

D’autant qu’en juin 1963, il figure parmi les fondateurs des Jeunesses lambrakistes qui en font leur président. L’année suivante, celle de deux succès mondiaux – Zorba et la mise en musique du poème d’Élytis Axion esti –, il est élu député de l’EDA au Pirée. Dénonçant violemment le Fonds de la reine ou les ingérences inconstitutionnelles de Constantin dans la vie politique, il propose – en vain – à Papandréou la formation d’un Front démocratique quelques jours avant le coup d’État. Passé dans la clandestinité le 21 avril, arrêté le 21 août, il ne peut obtenir – malgré une grève de la faim – d’être jugé avec les 31 membres du Front patriotique , organisation de résistance à la junte. Conçu comme une opération de relations publiques, ce procès révèlera devant la presse internationale que les accusés ont été torturés et que le pouvoir a produit de fausses déclarations de Théodorakis visant à faire croire qu’il a dénoncé les accusés.

Les pressions extérieures le protégeront comme elles feront échapper Panagoulis à l’exécution, ou rapidement libérer le Vieux Papandréou, assigné à résidence dans sa villa de Kastri. En décembre 1967, les Colonels décident de surcroît une amnistie dont vont bénéficier 300 prisonniers (mais 2 600 personnes seront arrêtées en 1968, 2 000 en 1969), parmi les plus âgés et les plus connus à l’Ouest. À contrecœur, le président Johnson est intervenu en faveur d’Andréas Papandréou qui, libéré le 15 janvier 1968, obtient un passeport et part en exil. Théodorakis sort de prison quinze jours plus tard, mais après quelques semaines il est placé en résidence surveillée dans un village de montagne en Arcadie puis, le pouvoir ne parvenant pas à empêcher le musicien de faire sortir du pays les bandes de nouvelles chansons, il est réemprisonné au camp d’Oropos malgré sa tuberculose. Soumise à des pressions grandissantes par la campagne internationale lancée par Leonard Bernstein et Dmitri Chostakovitch, qui reçoit le soutien de nombreuses personnalités – en France d’Aznavour à Jean-Louis Barrault –, la junte finira par remettre l’encombrant prisonnier à Jean-Jacques Servan-Schreiber (avril 1970), venu plaider la cause des détenus politiques, et qui ramène Théodorakis dans son avion.

Le musicien organise alors un Conseil national de la Résistance qui devrait regrouper tous les courants de l’opposition en exil – des monarchistes aux communistes. Mais il se heurte aux ambitions d’Andréas Papandréou qui, dès février 1968, a fondé le Mouvement panhellénique de libération (PAK), qui entend imposer son leadership et refuse de siéger avec des monarchistes. Après ceux des années 1920 et de la guerre civile, nombre des exilés choisissent Paris, les communautés grecques de l’étranger ralliant massivement l’opposition au régime. Beaucoup de ces exilés seront déchus de leur nationalité – comme Mélina Mercouri, issue d’une famille de la grande bourgeoisie athénienne qui, lors du putsch, joue à Broadway la comédie musicale tirée de Jamais le dimanche. Elle ne s’était signalée par aucun engagement politique, mais va désormais multiplier les déclarations contre la junte, publier Je suis née grecque en 1971 (« et je mourrai grecque ; vous êtes nés dictateurs, vous mourrez dictateurs », ajoute-t-elle) ; elle apparaît aussi, en grand deuil, un soir de 1973 à la télévision française, pour interpréter « Je suis veuve d’un colonel » de La Vie parisienne d’Offenbach…"

Mélina qui deviendra une des interprète de Théodorakis.

Théodorakis dans "La Grèce et les Balkans" (suite):

"À ces résistances politiques s’ajoute une résistance intellectuelle et littéraire : universitaires, chercheurs, artistes sont nombreux à partir en exil ou à participer aux mouvements d’opposition à la junte. Le seul Grec lauréat du Nobel, Georgios Séféris, publie le 28 mars 1969 une déclaration qui recueille un large écho international :

« (…) Voici deux ans révolus que nous a été imposé un régime en tous points contraire aux idéaux pour lesquels se sont battus, durant la dernière guerre mondiale, notre monde et notre peuple qui s’y est tant illustré. C’est là une situation de torpeur contrainte, où toutes les valeurs spirituelles que nous sommes parvenus, au prix d’efforts et de peines, à garder en vie, se trouvent sur le point de sombrer, elles aussi, dans ce cloaque bourbeux. (…)

Si, dans les régimes dictatoriaux, le début peut sembler aisé, c’est, en revanche, la tragédie qui en guette, inévitable, la fin. Et c’est le drame de cette fin qui nous tourmente, consciemment ou inconsciemment, comme dans les antiques chœurs d’Eschyle. Plus longtemps dure l’anomalie et plus le mal progresse.

Je suis un homme absolument sans aucune attache politique et je puis dire que je parle ici sans crainte ni passion. Je vois devant moi le gouffre où nous conduit l’oppression qui recouvre notre pays. Cette anomalie doit cesser, c’est un impératif national . »

Deux ans plus tard, le poète Odysséas Élytis (que le Nobel couronnera à son tour en 1979) refuse le grand prix de littérature qu’on lui décerne à Athènes et, en 1973, Gallimard publie Voix grecques. Poèmes, récits, essais de vingt-sept écrivains d’opposition, où l’on retrouve les signatures de Séféris, Tsirkas, Koumandaréas, Plaskovitis, Zannas, etc.

Enfin, l’opposition populaire se manifeste, comme en 1943 pour les funérailles de Palamas, lors de celles de Georgios Papandréou (2 novembre 1968). 500 000 Athéniens chantent l’hymne national, crient leur opposition à la dictature et au référendum sur la Constitution concoctée par la junte, réclament la démocratie, la liberté, le retour des militaires dans les casernes, tandis que Kanellopoulos, si longtemps adversaire du Vieux, prononce devant son cercueil un éloge funèbre qui traduit une large volonté d’union nationale face à la junte. Puis, en septembre 1971, les obsèques de Séféris se transforment à leur tour en manifestation contre le régime, la foule entonnant « Refus », un poème du défunt mis en musique par Théodorakis.

Pour autant, ce régime impose bel et bien son ordre au pays. Issu de ce qu’il nomme la « révolution du 21 avril », il se dote d’un emblème – le phénix renaissant de ses cendres devant lequel se profile la silhouette d’une sentinelle casquée, baïonnette au canon –, et d’un slogan « la Grèce des Grecs chrétiens » que Karamanlis considère comme l’expression d’une « conception médiévale d’un État théocratique », et qui inspire à Séféris l’un de ses derniers poèmes – « Stupidité » :

« Grèce… Feu ! des Grecs… Feu ! chrétiens… Feu ! Trois mots morts. Pourquoi les avez-vous tués ? »"

Les parole de "Refus" chanté ici par Bithikotsis :

« Dans la crique secrète/Blanche, comme une colombe,/Nous eûmes soif à l’heure de midi/Mais l’eau était saumâtre. Sur le sable blond,/Nous avons écrit son nom/Le vent du large s’est mis à souffler doucement/Et l’écriture s’est effacée. Avec quel cœur, quel souffle,/Quels désirs, quelle passion/ Nous avons abordé notre vie : erreur !/Et nous avons changé de vie. »

Traduction Denis Kohler, L’Aviron d’Ulysse, L’itinéraire poétique de Georges Séféris, Les Belles Lettres, Paris, 1985, p. 195 sq.

En juillet 1974, la junte s'effondre après son coup raté à Chypre contre l'archevêque président Makarios, surnommé "le Castro de Méditerranée" par les Américains qui voulaient s'en débarrasser. Makarios réchappe et l'ordre constitutionnel triomphera à Chypre. Mais d'accord avec les Américains, les Turcs débarquent à Chypre, imposent la partition de fait et procèdent au nettoyage ethnique de la zone occupée ; la Turquie et la Grèce sont au bord du conflit.

Karamanlis revient de son exil à Paris et est accueilli triomphalement à Athènes par la foule: il mettra en place la transition démocratique qui aboutira à la fondation de la IIIe République hellénique. Les exilés rentrent : à son arrivée à l'aéroport d'Athènes, Théodorakis est porté en triomphe par une foule en liesse.

Et les concerts de Théodorakis deviennent alors des symboles de la liberté d'expression retrouvée.

Théodorakis dans "La Grèce et les Balkans" (suite) :

"Entre-temps, Andréas Papandréou aura dû faire face à la tourmente du scandale Koskotas et de quelques autres, liés notamment à des pots-de-vin relatifs à l’achat d’avions de chasse français ou américains. L’affaire éclate en 1988, lorsque la Banque de Crète, dirigée par Koskotas, doit reconnaître un « trou » dépassant les 100 millions de dollars, après avoir rémunéré des dépôts d’organismes d’État en dessous des taux en vigueur, la différence servant à des spéculations et au financement du PASOK. Mais le scandale devient incontrôlable lorsque la presse révèle que le ministre, proche d’Andréas, à l’origine d’une loi qui a tenté de soustraire le banquier véreux aux investigations, a reçu de Koskotas deux millions de dollars sur un compte suisse !

Plusieurs ministres doivent démissionner et la modification du mode de scrutin supprimant la prime aux grands partis ne suffit pas à empêcher la défaite du PASOK lors des élections du 18 juin 1989 (cf. tableau supra). Elle empêche cependant l’opposition de droite d’obtenir la majorité absolue. La lutte électorale a été d’autant plus âpre que la ND est désormais dirigée par Konstantinos Mitsotakis, l’ancien « chef » des apostats qui ont participé à la chute du père d’Andréas en 1965. Quant au résultat, il place, comme en 1936, le KKE – ou plutôt les KKE alliés dans une Coalition de la gauche et du progrès (SYN) – en position d’arbitre. Or les communistes choisissent de s’allier à la droite dans un gouvernement dit de catharsis, chargé de faire le procès des turpitudes de l’État-PASOK. Quarante ans après la fin de la guerre civile, la SYN obtient quatre portefeuilles, dont l’Intérieur et la Justice, dans un cabinet dirigé par un ancien officier de marine, Tzannis Tzannétakis, qui s’est courageusement opposé aux Colonels. Andréas Papandréou est traduit devant un tribunal spécial dont les audiences sont télévisées ; il doit être hospitalisé durant le procès ; l’un de ses coaccusés et ancien ministre meurt dans le prétoire d’un arrêt cardiaque et, au terme de ce psychodrame qui se prolonge jusqu’en janvier 1992, l’ancien chef du gouvernement est acquitté… par 7 voix contre 6, alors que deux de ses anciens ministres sont condamnés.

Durant cette période agitée, deux nouvelles élections ont eu lieu. En novembre 1989 (cf. tableau supra), la droite ayant manqué la majorité absolue de trois sièges, ND, PASOK et SYN s’entendent pour former un gouvernement d’union nationale sous la direction de l’ancien gouverneur de la Banque de Grèce, Xénophon Zolotas, jusqu’aux élections d’avril 1990 qui permettent enfin à Mitsotakis de former le cabinet, dans lequel figure Mikis Théodorakis est ministre sans portefeuille (il démissionne en avril 1992), soutenu par 150 députés sur 300 (cf. tableau supra) et qui devra donc compter sur un élu dissident de droite et les deux représentants de la minorité musulmane de Thrace pour légiférer. Le 4 mai, la nouvelle Vouli* réélit Konstantinos Karamanlis, quatre-vingt-trois ans, pour un second mandat de président de la République au deuxième tour de scrutin et avec des voix du PASOK. Le retour à la présidence de celui que les Grecs surnomment désormais « o théos » (Dieu), et qui avait déclaré que la Grèce était en train de devenir un asile de fou lui confère définitivement la dimension de « père de la nation », en même temps qu’il symbolise la sortie de la plus grave crise que la IIIe République hellénique ait eu à surmonter jusqu’alors. Le fait que les institutions y aient résisté et que les communistes aient participé au gouvernement, sans que l’on n’ait à aucun moment parlé d’une intervention de l’armée montre à quel point, en quinze ans, la démocratie s’est affermie.

Le gouvernement sorti des urnes n’en reste pas moins fragile et la brutalité sociale de sa politique libérale le confronte rapidement à une contestation syndicale et à des grèves de grande ampleur. Quant à l’annonce de la libération des responsables de la dictature encore sous les verrous (décembre 1990), elle soulève un vaste mouvement d’indignation auquel se joint un président de la République… dont la cohabitation a été et sera plus harmonieuse avec le dirigiste Papandréou qu’elle ne l’est avec le « thatchérien » Mitsotakis. Pour autant, ce n’est pas la situation intérieure qui provoquera la chute de ce dernier à l’été 1993, mais l’onde de choc générée par l’indépendance de l’Ancienne république yougoslave de Macédoine."

Théodorakis dans "La Grèce et les Balkans" (suite et fin) :

"Aussi Manolis Glézos qui, le 30 avril 1941, a arraché la croix gammée de l’Acropole, et qui est, avec Mikis Théodorakis, l’une des figures de la résistance à la politique de la Troïka, a-t-il pris la tête d’un mouvement fort populaire qui réclame à Berlin le montant des réparations établi par la conférence interalliée consacrée à ce sujet en novembre-décembre 1945, ainsi que le remboursement de l’emprunt forcé contracté par la Banque de Grèce pour couvrir les frais d’occupation et l’approvisionnement de l’Afrikakorps (non pris en compte par les accords de Londres), le tout affecté d’un taux d’intérêt annuel fort modéré de 3 %. Plusieurs responsables grecs évoqueront la question, dont le vice-Premier ministre Pangalos et, en décembre 2010, le secrétaire d’État aux Finances estime le total à 162 milliards d’euros (575 milliards pour l’économiste Jacques Delpla !) alors que la dette grecque s’élevait à 220 milliards en 2006 et 350 à la fin 2011. "

mardi 10 août 2021

La Grèce brûle

L'article que vous trouverez en cliquant ici date un peu mais la première réponse a l'intérêt de faire un point précis sur un certain passé proche.

Ajoutons que depuis la situation a changé sur un point: l'afflux de migrants manipulé par la Turquie avec l'argent de l'UE dont a disposé Merkel pour payer grassement le maître chanteur turc. Et le fait que, en application des règles de Schengen, ces migrants sont en Grèce comme dans une nasse.

Il faut être bien naïf, ou un très utile idiot utile de l'islamo-impérialisme turc, pour ne pas avoir conscience que les services secrets turcs, parmi les meilleurs du monde, entretiennent dans cette masse un nombre indéterminé d'agents qu'ils peuvent activer à tel ou tel moment dans tel ou tel but.

Ajoutons aussi que des arrestations semblent mettre en cause ici ou là des migrants dans la mise à feu de certains incendies.

Ajoutons encore que le départ du feu à Rhodes, le premier, ou un des premiers, de la série, a eu lieu alors que la presse turque aux ordres- il n'y a plus que celle-là- accusait les Grecs, les Kurdes et évidemment les Arméniens d'être responsables des feux en Turquie (l'Allemagne y a immédiatement envoyé des bombardiers d'eau quand elle a traîné la patte de longs jours avant d'annoncer le départ de 200 pompiers, sans moyens aériens, pour la Grèce). Ajoutons en outre que les départs de feu multiples ne plaident pas que pour des imprudences ou des accidents. Même si l'incivisme et l'inconscience (mégots balancés d'un scooter ou d'une voiture, bouteilles de verre qu'on laisse trainer après un pique-nique et qui fait loupe lorsque la température au sol atteint 50 degrés), de Grecs comme de touristes, sont probablement ici ou là des explications suffisantes. Comme peut l'être l'existence- hélas !- de malades pyromanes passant à l'acte en voyant le pays s'embraser...

Ajoutons, bien sûr, que des intérêts immobiliers, ou l'installation d'éoliennes allemandes plus facile sur des crêtes calcinées que dans des sites naturels boisés, dont il faut faire admettre la destruction préalable, peuvent aussi être à l'origine d'une partie des incendies.

Mais, mais, mais... Le gouvernement turc (indéfectiblement soutenu par l'Allemagne) qui a échoué, l'an passé, en partie grâce à la position ferme de la France, dans ses agressions maritimes contre la Grèce, qui a réussi son agression armée contre l'Arménie grâce à l'indifférence générale, qui est en position de plus en plus fragile sur le plan économique et de plus en plus contesté à l'intérieur malgré la répression, qui dispose en Grèce d'une véritable 5e colonne, peut très bien tenter une déstabilisation du gouvernement grec qui lui a résisté et avoir également sa part dans la catastrophe que vit ce pays après toutes celles que, grâce à l'UE, il a vécues depuis dix ans.

J'ajoute que l'éternelle rengaine des révolutionnaires de carnaval : on aurait mieux fait d'acheter des Canadair que des Rafale, est particulièrement stupide parce que les Rafale sont AUSSI indispensables que les Canadair. Laisser la maîtrise du ciel à la Turquie en ne modernisant pas une armée de l'air grecque, dont les pilotes sont parmi les meilleurs du monde mais qui doivent pouvoir disposer de matériels à hauteur de leurs performances, alors que depuis dix ans, du fait des politiques européennes, ses matériels sont vieillis, relèverait de la trahison pure et simple et attirerait la foudre- d'abord sur les îles orientales.

La Grèce dispose en outre d'une des flottes aérienne de lutte contre l'incendie parmi les plus importantes d'Europe (si les chiffres du rapport du Sénat français que j'ai trouvés sur Internet sont exacts et pas trop dépassés, ce serait à peu près autant que la France et l'Espagne réunies).

Alors oui, l'UE et l'euro ont contraint les gouvernements grecs de collaboration à faire des choix absurdes, quant à la défense et quant à la protection civile, comme dans tous les autres compartiments de la vie du pays. Alors oui, ces "sacrifices" qu'on a exigés de la Grèce, l'ont été en pure perte car l'économie ne peut pas redémarrer avec une monnaie surévaluée et continue à sombrer, la dette s'est alourdie, la Grèce et les Grecs ne cessent de s'appauvrir. Alors oui, les trois mémorandums, dont le pire adopté par la grâce de Syriza, ont aussi une responsabilité dans la catastrophe actuelle.

Cette catastrophe n'a donc pas une cause unique. Elle est le résultat d'un faisceaux de causes de natures différentes- auxquelles il faut ajouter des conditions météos particulières sans doute liées au réchauffement climatique, car il n'y a pas d'incendies catastrophiques qu' en Grèce !

jeudi 8 avril 2021

Merci qui ?

Grèce jusqu'au 15 juin 2020 : frontières fermées, quarantaine des arrivants en hôtels dédiés. Ca donne 1,73 morts pour 100000ha, 184 morts au total, jamais plus de 93 intubés pour la première vague.

Et il n'y avait quasi plus de morts depuis dix jours, moins de dix intubés et très peu de nouveaux cas le 15 juin. le virus était en voie d'éradication, comme en Australie, à Taïwan ou en en Nouvelle-Zélande.

Ouverture des frontières le 15 juin pour permettre aux Européens qui ont étouffé le pays avec l'euro de venir se bronzer le cul, et aux Grecs de survivre parce que, grâce à l'euro, il n'y a plus d'autre activité que le tourisme. Et puis la Commission européenne a empêché le gouvernement grec d'exiger un test obligatoire 72 h maxi avant l'embarquement ou le passage de la frontière parce que c'était contraire à la liberté de circulation. Alors on a fait des tests aléatoires à l'arrivée.

Aujourd'hui : 75 morts pour 100000 ha, plus de 8000 au total et plus de 750 intubés.

On dit merci à qui ?

dimanche 4 avril 2021

Guerre d'indépendance et Révolution française

Le 7 avril, je serai l'invité de Georgia Kouvela et de l'Institut hellénique pour la diplomatie culturelle dont elle dirige l'antenne française pour parler de Grèce et de France, de guerre d'indépendance et de Révolution.

vendredi 2 avril 2021

Grèce de 1821, Grèce d'aujourd'hui

Le débat auquel m'a invité République souveraine avec Baptiste Dericquebourg, à l'occasion du bicentenaire du début de la guerre d'indépendance grecque, qui nous a permis de parler de cette guerre d'indépendance et de la Grèce d'aujourd'hui, est désormais en ligne.

samedi 27 mars 2021

Hérodote.net met la Grèce à l'honneur

Merci à André Larané. qui, le 25 mars, a mis un dossier grec en Une du site Hérodote.net. Ce dossier comprend un papier de meszigues sur la guerre d'indépendance, trois notices sur trois grands Grecs de l'histoire : Thémistocle, Basile II le Bulgaroctone et Vénizélos (le 1er et le 3e papiers sont également de meszigues).

Et puis le site publie aussi une critique de mon Thémistocle par Stephane Baltazard, que je remercie ici publiquement et chaleureusement pour ce texte qui m'a fait rougir de plaisir !

De plus, Stéphane a eu l'excellente idée d'intituler ce texte "La liberté ou la mort", devise des combattants de 1821, établissant ainsi le lien entre les combats pour la liberté d'il y a 2500 ans et ceux d'il y a 200 ans. C'est d'autant plus pertinent que, comme le signalait mon ami Panagiotis Grigoriou dans l'article qu'il a consacré à mon livre sur son blog, une des figures de proue des bateaux des héroïques combattants de 1821, représentait... Thémistocle!

On parle de la Grèce ce soir...

avec Baptiste Dericquebourg, à 21h, sur la chaîne Youtube de République souveraine - de la guerre d'indépendance et de la situation actuelle. C'est à 21h et c'est ici.

jeudi 25 mars 2021

Que vive la Grèce !

Que vive la Grèce !

Il y a 200 ans, les Grecs entreprenaient leur guerre de libération du despotisme turco-musulman.

Honneur pour toujours aux combattants de la liberté qui se sont levés alors pour dire NON.

Honneur à tous les combattants grecs qui, depuis 200 ans, se sont levés chaque fois qu'un impérialisme a enchaîné leur pays.

Parce que les guerres de libération sont toujours à recommencer. Aujourd'hui encore !

Honneur aux philhellènes ! et notamment aux philhellènes français, souvent demi-soldes des armées de la République et de l'Empire, suspects au régime des Bourbons restaurés, qui vinrent aider les Grecs, les armes à la main.

Parmi eux, comme mon cher Makriyannis (il faut lire ses Mémoires, ce livre superbe, une des matrice de la littérature grecque contemporaine), je ferai une place particulière au... " « bon et courageux Fabvier », « l’immortel Fabvier » (1782-1855) tient cependant une place à part. Artilleur et polytechnicien, il a été envoyé par Napoléon à Constantinople pour renforcer sa défense en 1807. Il a participé à une mission en Perse, servi en Espagne et en Russie, est devenu colonel et baron d’Empire en 1813. Il a été plusieurs fois inquiété sous la Restauration, a combattu avec les libéraux espagnols en lutte contre l’absolutisme du Bourbon de Madrid soutenu par le Bourbon de Paris. Venu se mettre au service des Grecs, il organise un embryon d’armée régulière, le taktikon soma (corps tactique), formé, entraîné, encadré à l’européenne. Tandis qu’Auguste Regnaud de Saint-Jean-d’Angély (1794-1870), futur maréchal de France et ministre de la Guerre, fils d’un conseiller d’État proche de Napoléon qui fut ministre durant les Cent-Jours, organise une cavalerie grecque. " Olivier Delorme, La Grèce et les Balkans, tome I.

Et que vive le philhellénisme français !

samedi 20 mars 2021

La tribune de Baptiste Dericquebourg

Jean-Paul B. a eu mille fois raison de me signaler que je n'avait pas partagé ici (je l'avais fait aussitôt sur Facebook) l'excellente tribune de l'excellent Baptiste Dericquebourg parue sur le site de Marianne, répondant à un article nul du Diplo tellement nul qu'on se demande comment on pourrait faire plus nul sur ce sujet, un Diplo tellement empêtré dans ses présupposés idéologiques (et ses excommunications, dont Bibi) qu'il finit par écrire n'importe quoi - spécialement quand il s'agit de la Grèce.

L'excellent Baptiste m'avait appelé pour me demander de répondre à cette bouillie idéologique sans queue ni tête. Mais en ce qui me concerne je suis fatigué de répondre à des gens qui sont tellement sectaires qu'il ne sert à rien de leur mettre le nez dans leur... A des gens qui m'ont fait rire (jaune), cet été, lorsque, dans un article nul sur le conflit gréco-turc, ils sont allés chercher un vieil article de moi ( des plus rudimentaires et vieilli), pour s'éviter de citer ma trilogie comme ils le font de manière systématique depuis 8 ans qu'elle existe.

Eh bien j'ai eu bien raison, parce que Baptiste Dericquebourg leur a répondu mieux que je ne l'aurais fait !

dimanche 7 mars 2021

Le Dodécanèse est grec

Aujourd'hui, à Nisyros comme ailleurs dans le Dodécanèse, on commémore le rattachement à la mère-patrie grecque.

Grecques depuis toujours, ces îles furent successivement parties de l'empire byzantin, formèrent l'Etat que les chevaliers de Saint-Jean de Jerusalem établirent, avec Rhodes pour capitale, en quittant la Terre Sainte. Conquises par Soliman, elles furent sous domination ottomane jusqu'en mai 1912 lorsque l'Italie, qui tente de conquérir la Libye s'y heurte à une résistance inattendue. Rome décide alors de débarquer 12000 hommes dans le Dodécanèse pour montrer au régime jeune-turc que l'Italie pourrait agir plus directement contre lui.

Les Italiens sont accueillis en libérateurs. Malgré les siècles d'occupation turque, le peuplement des îles est resté presque exclusivement grec, sauf à Rhodes et à Kos où, pour des raisons stratégiques, le sultan a installé des colonies militaires et des vétérans qui ne formèrent jamais qu'une petite minorité.

Les Grecs des îles pensent alors que l'occupation italienne ne sera qu'une rapide transition vers l'enosis - le rattachement à la mère-patrie. Réunis à Patmos au début de juin 1912, les délégués des îles proposent à l’Italie de former, sous sa protection, un État autonome… en attendant mieux.

Ils se trompent. Le 18 octobre, à Ouchy, l'Italie signe avec l'Empire ottoman un traité qui prévoit la rétrocession du Dodécanèse au fur et à mesure que les Turcs évacueront la Libye.

Mais les guerres balkaniques et la guerre mondiale changent la donne. L'Empire ottoman, rangé derrière l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie, génocidaire des Arméniens, des Assyro-Chaldéens et des Grecs, perd au traité de Sèvres, au profit de la Grèce, rangée au côté de l'Entente, toutes les îles de la Mer Egée, dont la plupart ont été libérées par le croiseur Averoff lors de la première guerre balkanique. Toutes... sauf le Dodécanèse que l'Empire ottoman cède à l'Italie, elle aussi membre de l'Entente. Toutes ces cessions étant confirmées par le traité de Lausanne que signe la jeune République turque en 1923. Entretemps, la purification ethnique à laquelle procède le régime kémaliste en Anatolie provoque le départ vers les îles, dans le Dodécanèse, comme dans les îles grecques du nord, de la population grecque qui y habitait depuis l'Antiquité (Kos est en face d'Halicarnasse devenue Bodrum, Nisyros en face de Cnide).

Les Italiens organisent alors la seule colonie d'Europe, avec Chypre devenue colonie de la Couronne britannique.

Leur tentative d'établir une colonie de population à Rhodes tournera court. Mais le régime mussolinien italianise l'enseignement et mène une longue guerre contre l'Eglise orthodoxe grecque, interdisant l'élection de nouveaux évêques lorsque meurent les titulaires de sièges épiscopaux qui restent vacants jusqu'au rattachement des îles à la Grèce. Car il voudrait imposer à l'Eglise des îles qu'elle se rattache au patriarcat latin de rite grec de Venise.

Cette politique sera un échec et se heurte à une résistance nationale que la police politique fasciste combattra à coup d'arrestations, de torture, d'emprisonnement.

Et lorsque l'Italie attaque la Grèce en octobre 1940, de nombreux Dodécanésiens fuient leurs îles pour aller s'engager dans l'armée grecque (on verra ci-dessous une peinture réalisée par les habitants sur le mur d'un ancien café de notre village, en pleine occupation italienne, montrant le serpent italien rampant vers les drapeaux grecs et le "Non", "OXI", opposé par le dictateur grec Métaxas au dictateur italien Mussolini le 28 octobre 1940).

En 1943, après l'armistice italien, alors que Churchill a déjà échoué à convaincre Roosevelt de débarquer dans les Balkans pour les libérer avant l'Armée Rouge, il tente de mettre Roosevelt devant le fait accompli (et de montrer à la Turquie d'Inönü qu'elle aurait intérêt à mettre fin à sa neutralité outrageusement favorable au Reich) en libérant le Dodécanèse et Samos où les soldats italiens ont mis la crosse en l'air et où les Allemands - hormis Rhodes où les Britanniques ne débarqueront pas - ne sont pas présents.

L'opération est d'abord un succès : les Britanniques et les Grecs du Bataillon sacré du colonel Tsigantès (ancien de la Légion étrangère française, commandant de cette unité d'élite grecque libre qui a combattu à El Alamein, en Libye, en Tunisie, qui combattra en Italie) sont accueillis en libérateurs par la population, les garnisons italiennes se rendent sans combat. Mais les Allemands organisent rapidement la reconquête : Léros, qui abritait une puissante base aéronavale italienne, est écrasée sous les bombes ; les combats font rage à Kos ; les Anglo-Gréco-Italiens perdent jusqu'à 60% des hommes engagés. Roosevelt refuse toute couverture aérienne à Churchill qui est obligé d'ordonner l'évacuation des survivants à laquelle procèdent la flottille de caïques du Special Boat Service (Forces spéciales de la Royal Navy), la marine grecque libre et deux navires des Forces navales françaises libres - laissant la population seule face à de sauvages représailles allemandes.

Les communautés juives de Rhodes et de Kos seront exterminées dans les mois qui suivent et les Allemands resteront à Léros et à Rhodes après l'évacuation de la Grèce. Avec Milos et Souda en Crète, ces garnisons allemandes ne capituleront que les 8 et 9 mai 1945. La famine y règne.

À Rhodes, où la famine règne et où il arrive quelques jours plus tard pour prendre en main la censure, l’officier et romancier britannique Lawrence Durrell témoigne, dans Vénus et la mer, que soixante personnes meurent alors chaque jour de sous-alimentation, dans cette île coupée du monde depuis octobre – les Anglais décident même d’importer des chats de Chypre afin de parer à la prolifération des rats, les matous locaux ayant été mangés jusqu’au dernier.

Le sort de Kastellorizo sera lui aussi tragique, écrasée sous les bombes, la population de l'île sera évacuée vers Chypre, mais certain des bateaux sont coulés durant le trajet.

Le 10 février 1947, est signé à Paris le traité de paix avec l’Italie dont l’article 14 dispose que le Dodécanèse et les îlots avoisinants deviennent grecs. Mais quels sont ces îlots ? Un accord italo-turc de 1932 avait été tenu secret jusqu’à ce qu’un officier antifasciste en eût révélé l’existence, en 1943, à l’un des chefs de la Résistance de Samos. Et c’est Tsigantès, nommé en 1945 commandant militaire du Dodécanèse sous administration provisoire britannique qui, après avoir fait dissimuler une jolie statuette dans les malles d’un haut fonctionnaire italien de Rhodes sur le départ, obtint, sous la menace d’un procès pour trafic d’antiquités, un exemplaire du précieux document délimitant la seule frontière maritime en Égée que la Turquie ait jamais accepté de fixer formellement.

Fin mars 1947, les autorités britanniques transfèrent l'administration du Dodécanèse à la Grèce, le 28 octobre 1947, anniversaire du « Non » de Métaxas à l’ultimatum fasciste de 1940, le Dodécanèse devient officiellement grec (son clergé continuant à dépendre du patriarcat œcuménique et non de l’Église de Grèce) et la cérémonie d'intégration a lieu le 7 mars 1948, date dont on commémore aujourd'hui le 73e anniversaire.

Oui, le Dodécanèse est grec et il restera... Et la zone économique exclusive que reconnaît le droit international à chacune de ses îles appartient à la Grèce et à nul autre.

lundi 1 février 2021

1821 - 2021, ma contribution au bicentenaire du début de la guerre d'indépendance grecque

Samedi dernier, le quotidien grec Ta Nea publiait en grec, une tribune que m'avait demandée mon amie Alexia Kéfalas et dont on trouvera la photo ci-dessous.

Voici en français, et en plus développé parce que le lecteur français n'a pas forcément les références historiques que le lecteur grec est censé avoir, ma contribution à la commémoration du bicentenaire de la guerre d'indépendance grecque, en forme de parallèle entre deux moments de l'histoire où "l'Europe" se voit comme un statu quo donné pour éternel dont nul n'a le droit de s'émanciper...

Un statu quo donné pour éternel, dont les Grecs font les frais en 2021 comme en 1821.

Que Maxime Le Nagard et le site Front populaire soient une fois de plus remerciés de publier ce texte !

mercredi 9 septembre 2020

RT, L'Orient le Jour, Davutoglu, incendie dans le camp de migrants de Moria à Lesbos, mon ami Farah. ...

Hier, j'étais sur la seule chaîne d'information en France - Russia Today France - pour parler de la situation en Méditerranée orientale. Ce qui est inestimable, sur cette chaîne, c'est qu'on vous laisse développer votre propos sans vous interrompre toutes les trois secondes par des commentaires idiots ou des questions imbéciles.

Puis, j'ai lu cet article du grand quotidien libanais ''L'Orient Le Jour''. Un article impeccable, d'intelligence, de connaissance, de réflexion, de travail journalistique comme la presse française est aujourd'hui bien incapable d'en produire. Autrefois, nous avons eu des Albert Londres, des Geneviève Tabouis, des Jean-François Chauvel, des Jacques Sallebert ou Emmanuel de La Taille, des Jean Lacouture, des Gérard Chaliand, des Paul-Marie de La Gorce... Ces gens-là avaient une culture historique qui leur permettaient de penser une situation géopolitique, de comprendre, de produire ds analyses. Aujourd'hui nous avons des... Allons, ne soyons pas cruels !

Et puis il en reste quand même quelques-uns, malgré tout, José-Manuel Lamarque ou Alexia Kefalas, pour sauver un peu de l'honneur perdu d'une profession en plein naufrage.

Eh oui ! La géopolitique a une profondeur historique, que voulez-vous ???!!!

Inculture, incompétence, conformisme, faillite des fake écoles de journalisme (clin d'oeil à l'ami Farah, voir plus bas)... Quand je pense à ce con, dont j'ai oublié le nom, qui intitulait son papier "Erdogan en position de force", à ce torchon de Libé qui parlait de "la Grèce isolée" juste parce que Merkel se prend pour le Kaiser Guillaume, ou à ce pauvre Fabien Perrier (Ah zut! un nom m'a échappé, il faut dire que celui-là est un exemplaire de compétition !) qui ne peut écrire trois lignes sans évoquer les forcément très méchants nationalistes grecs...

Sinon, voilà deux fois que l'ancien Premier ministre d'Erdogan, ancien ministre des Affaires étrangères, ancien président de l'AKP qu'il a quitté pour fonder son "parti du futur", jamais avare de déclarations incendiaires lorsqu'il était en poste, Ahmed Davutoglu s'en prend à son ancien patron. La dernière fois il l'accusait de faire prévaloir la force sur la diplomatie, hier il reconnaissait une défaite de la diplomatie turque: "seul l'Azerbaïdjan nous soutient." Il y en a qui commence manifestement à trouver que le navire prend l'eau et qu'il faut songer à se recaser, à montrer qu'on ferait un successeur acceptable...

Et pendant ce temps-là, jour après jour, la livre turque touche des plus bas historique, le déficit commercial explose, les Turcs qui le peuvent achètent de l'or ou des dollars, mais les plus pauvres, eux, voient leur pouvoir d'achat s'effondrer et les produits importés leur devenir inaccessibles. Jusqu'à ???

Et puis cette nuit a eu lieu un incendie qui a détruit la quasi-totalité du camp de migrants de Moria à Lesbos. Aucun mort mais 13000 migrants dans la nature, dont 35 positifs au corona qui seraient à l'origine des départs de feu multiples, en raison de leur refus d'être confinés.

Ok... Voilà un incendie qui arrive à point nommé !

Le choeur des pleureuses et des idiots utiles du régime islamiste turc (non! cette fois aucun nom ne m'échappera, quoique...) va pouvoir reprendre son couplet préféré contre les méchants grecs, histoire de divertir un peu les opinions occidentales des agressions turques en Méditerranée orientale. Et justement au moment où les Turcs reprennent les provocations sur la frontière terrestre de l'Evros.

Au fait, combien d'agents dormants infiltrés par les services secrets turcs dans les masses de migrants (parmi lesquels très peu sont admissibles au statut de réfugiés) que déverse depuis des années le pipeline humain (l'expression n'est pas de moi, mais de Mezri Hadad, ancien ambassadeur tunisien à l'UNESCO) vers Lesbos et d'autres îles grecques installé par Erdo-le-Dingue aux fins de déstabilisation de la Grèce et d'extorsion de fonds au contribuable européen, grâce à la complicité active de l'Allemagne ?

La question ne sera pas posée par le choeur des pleureuses et des idiots utiles de l'islamisme turc. Bon... mais vous savez que l'ex-Premier ministre turc Mesut Yilmaz a reconnu en 2011, dans un grand quotidien turc, que les services secrets turcs étaient à l'origine de vagues d'incendies qui ont ravagé les îles grecques dans les années 1990 ?

Rien à voir ! Delorme rouge-brun, esstrémisssssse, racisssssse, fascissssse, complotissssse !!!

Allez, pour finir ce papier sur une note positive - enfin, ce que raconte ce livre n'est pas très positif, mais c'est un livre de salubrité publique -, il faut écouter écouter mon ami Frédéric Farah présenter sur France 24 son indispensable ''Fake State'' (dans lequel je ne suis pas tout-à-fait pour rien), parce que cette présentation ne peut que vous donner l'irrépressible envie de lire ce livre qui vous expliquera pourquoi et comment nous en sommes arrivés dans l'impasse dans laquelle nous sommes !