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mardi 17 juillet 2018

Grèce : la spoliation continue

Ceux qui suivent régulièrement ce blog savent qu'il y a longtemps déjà que j'écris que ce qui se passe en Grèce est une spoliation à une échelle à mon avis unique en temps de paix. J'ai parlé dès 2015, je crois, de la saison des vautorus et que nous en voyions les résultats dans notre île.

Cette fois, c'est Courrier international qui s'intéresse à ce processus, imposé par l'UE et servilement mis en oeuvre par le gouvernement Tsipras.

Ou comment le libéralisme, dans le cadre européen, géré par un gouvernement dit de gauche radicale, aboutit à l'abolition du droit de (petite) propriété, non par la socialisation, mais par la confiscation au profit essentiel de l'étranger... et des plus riches.

samedi 23 juin 2018

Grèce : quatre impostures et un trompe-l'oeil

Comme je l’ai écrit maintes fois, ici et ailleurs, la prétendue sortie du prétendu plan d’aide européen à la Grèce (qui n’a jamais été qu’un plan d’aide aux banques allemandes et françaises gavées de dette grecque, dont les créances sur la Grèce ont été transformées, par la grâce dudit plan d’aide, en titres sur les contribuables de l’UE) ne pouvait être qu’un chaos ou un trompe-l’œil.

On est désormais certain qu’il s’agira d’un trompe-l’œil ; reste à savoir si on aura aussi le chaos.

Hier soir, la télévision grecque diffusait une cérémonie où Tsipras officiait – cravaté ! la dernière étape de la mue ? – en grand prêtre de la célébration de la fin de la « crise grecque » – dans un entre-soi d’où le peuple était soigneusement tenu à l’écart, et pour cause ! –, une fin qu’aurait prétendument sonnée le récent accord sur la dette avec les ministres de la zone euro.

Et tous les médias français dominants, dont je lis les titres sur mon téléphone mobile, sur mon balcon nisyriote, exultent de joie : la crise grecque est finie, grâce à la purge, au courage de Tsipras, à la croissance qui revient, au tourisme qui explose…

J’ai déjà expliqué – et le FMI ne dit pas autre chose – que la croissance n’est pas de retour. Parler de croissance quand le PIB a repris 1,2 % en 2017 alors qu’il a perdu entre 25 et 30 % durant les années précédentes est une pure imposture. La croissance n’est pas repartie, la situation a simplement, comme ailleurs en Europe, cessé de se dégrader du fait de l’effet retard de la baisse du taux de change de l’euro par rapport au dollar. Une baisse qui est derrière nous. La croissance va donc – nonobstant les prévisions régulièrement démenties par les faits depuis le début de la « crise grecque » – ralentir puis s’évanouir.

Prétendre que ladite croissance peut reposer sur l’explosion du tourisme est une deuxième imposture. J’ai déjà expliqué, ici et ailleurs, qu’un des effets de la « crise grecque » était une spoliation, à une échelle à ma connaissance jamais atteinte en temps de paix, des biens publics et privés des Grecs, qu’il s’agisse des terrains et biens immobiliers que les Grecs sont obligés de brader pour survivre, se faire soigner ou payer des impôts qui, eux, ont atteint, sous la férule de la Germano-Europe, des niveaux aussi absurdes qu’insoutenables, ou qu’il s’agisse des infrastructures, portuaires, aéroportuaires, routières, ferroviaires, bradées à des intérêts étrangers par l’intermédiaire du TAIPED, structure de type colonial de liquidation des biens publics imposée par la Germano-Europe et copiée sur celle créée en Allemagne de l'Est après son Anschluss par l’Allemagne de l'Ouest.

De surcroît, ce qui « explose » en Grèce aujourd’hui ce sont les entrées et non les recettes du tourisme. Car le tourisme qui « explose » est un tourisme all inclusive dont les recettes sont encaissées dans les pays de départ et par des sociétés de tourisme allemandes, suisses, françaises, belges, britanniques… Seule une partie de ces recettes revient en Grèce pour payer les salaires de misère pratiqués dans l’hôtellerie depuis que les mémorandums germano-européens ont liquidé le droit social, et donc le salaire minimum (devenu purement théorique, sans parler des salaires qui ne sont plus versés qu'un mois sur deux, trois ou cinq), ou des prestataires de service pressurés, dans un pays où le chômage est massif et il faut travailler à n’importe quel prix, et souvent à un prix qui ne permet plus de vivre décemment. En revanche, les commerces de proximité profitent fort peu de ce tourisme-là (les estivants à bracelet consomment essentiellement à l’intérieur de leurs hôtels) alors qu’ils sont écrasés par une TVA qui se monte désormais à 24 % et par des impôts qui, au total, atteignent communément 70 % du… chiffre d’affaires !

Prétendre que la situation s’améliore alors que l’exil des jeunes et des diplômés, contraints au chômage ici, s’accélère (c’est la seule cause de la baisse infinitésimale du chômage dont se gargarisent les médias dominants) et vide le pays de ses compétences pour aller enrichir les États-Unis, le Canada, l’Australie, la Suède ou… l’Allemagne, alors que de plus en plus de Grecs sont exclus de l’accès aux soins, que les retraités (qui ont souvent le seul revenu régulier d’une famille) voient leurs pensions coupées encore et encore (une nouvelle coupe vient d'être opérée, une autre est programmée par les dernières mesures, plus de 80, votées récemment par le Parlement grec en échange du versement de la dernière tranche « d’aide »), qu'au moins la moitié de la population vit désormais autour ou sous le seuil de pauvreté, est une troisième et tragique imposture.

Mais à ces trois impostures vient de s’ajouter une quatrième, celle de la conclusion de l’accord sur la dette.

Pourquoi ?

D’abord parce que, avant comme après cet accord, le stock de dette grecque est inchangé : deuxième boulet, avec l’euro, qui empêchera tout redressement de l’économie du pays. La valeur créée par le travail des Grecs, leurs impôts continueront à être affectés en priorité au paiement des intérêts et principaux de cette dette, plutôt qu’à l’investissement et aux services publics, à la formation de fonctionnaires compétents et à leurs salaires (or c’est la faiblesse des salaires de la fonction publique qui est la première responsable de la pratique des enveloppes réclamées aux administrés par des agents auxquels leur salaire ne permet pas de vivre décemment), à la santé, à l’éducation… tous sinistrés depuis bientôt dix ans par les politiques germano-européennes.

Or si la croissance ne repart pas, et elle ne peut pas repartir, le ratio entre le stock de dettes et le flux de création de richesse (PIB) ne peut pas baisser. Et avec un stock de dette de 180 % du PIB, comment la Grèce pourrait-elle « inspirer confiance », se refinancer sur les Marchés, comme cela semble être le seul objectif poursuivi par le gouvernement de « gauche radicale » ?

D’ailleurs, le FMI ne dit rien d’autre ! La dette grecque n’est pas plus soutenable aujourd’hui qu’elle l’était hier. Elle n’est soutenable, dit le FMI après l’accord, que jusqu’en 2030 et ne l’est plus après.

Et c’est là qu’est la quatrième imposture !

On n’a rien réglé, on a repoussé le problème de dix ans. On n’a pas allégé le stock de dettes, on a allongé les délais de remboursement. C’est-à-dire qu’on a alourdi le poids de la dette sur les Grecs et l’économie de leur pays puisque les Grecs devront payer les intérêts sur cette dette durant dix ans de plus. C’est-à-dire qu’on enrichit un peu plus les créanciers, qui ne cessent, au fil des « plans d’aide », de faire leur beurre sur le dos des Grecs. Et c’est-à-dire que l’économie grecque, qui ne peut pas se redresser dans l’euro et avec un pareil stock de dettes, sera incapable de rembourser les prêts arrivant à échéance après 2030, alors que les Grecs auront payé dix ans de plus d’intérêts.

Trompe-l’œil et imposture – doublement puisqu’il semble que le ministre allemand (ô surprise !) se soit opposé avec la dernière énergie même à cette mesure qui ne règle rien. Or ce ministre est en sursis, et il y a peu de probabilités que le suivant soit plus arrangeant !

Trompe-l’œil et imposture puisque, de l’aveu même de la presse de propagande, la Grèce va sortir de la tutelle (en principe ! car quel sera le niveau des taux d’intérêt le 20 août, lorsque la Grèce devra se refinancer sur les Marchés, si le gouvernement Merkel est tombé, si la précaire situation politique de l’Espagne se détériore, si les rapports entre l’Italie et la BCE tournent vinaigre ?) sans en sortir. Le système de « surveillance » des créanciers après cette date est en effet, nous dit cette presse, sans commune mesure avec la manière dont ont été traités Chypre, le Portugal ou l’Irlande. Beaucoup de bruit pour rien, donc.

Reste la question politique. Car après le tintouin sur l’accord avec l’ARYM qui reste suspendu à des ratifications bien problématiques, à Skopje comme à Athènes, ce tintouin sur la dette vous a un petit fumet d’élections anticipées.

En Grèce, les législatives doivent avoir lieu en septembre 2019. Mais au 1er janvier 2019, un train de mesures budgétaires et de coupes tous azimuts doit entrer en vigueur en application des textes votés sous la pression germano-européenne. La situation de centaines de milliers de Grecs va donc une nouvelle fois se détériorer gravement. Or, au printemps 2019, auront lieu à la fois les élections municipales, régionales et européennes. La déroute de l’actuelle majorité risque donc fort de rendre la position du gouvernement intenable. D’autant que l’Assemblée élue en 2015 devra aussi, ce même printemps, élire le président de la République. Mais la majorité qualifiée requise pour cette élection ne peut être atteinte sans le vote de l’opposition et, si cette majorité n’est pas réunie, l’Assemblée est automatiquement dissoute.

En 2014, Syriza avait, par ce moyen, contraint le gouvernement à anticiper l’échéance législative au début 2015. Or, si aujourd’hui les oppositions ont intérêt à une élection législative (elles peuvent la provoquer au printemps 2019 en refusant de voter pour un président de la République), au moment où les nouvelles mesures entrées en vigueur au 1er janvier entraîneront mécaniquement un mécontentement accru des Grecs contre leur gouvernement, l’intérêt de celui-ci est clairement de tenter de sauver les meubles avant le 1er janvier.

En se targuant du succès en trompe-l’œil sur la dette et de l’accord sur l’ARYM, lequel risque de capoter au Parlement grec (l’ANEL, indispensable à la majorité, ne le votera pas) comme en ARYM où le succès au référendum est plus que problématique, Tsipras espère sans doute pouvoir revenir à l’Assemblée avec assez de députés… pour être l’indispensable appoint d’un gouvernement de Grande Coalition à l’allemande ? alors que celui-ci, justement, vit peut-être ses derniers jours. Les rumeurs qui laissent penser à un possible renversement d'alliance ne seraient dans ce cas que le prélude à une manoeuvre de plus grande envergure : en effet si Syriza était lâché par l'ANEL sur la question de l'ARYM, il se dit que Tsipras pourrait chercher et trouver le soutien de Potami, formation fantôme qui n'a jamais existé que pour servir de roue de secours aux partisans de Bruxelles et Berlin, qui n'ayant plus guère d'électeurs a déjà rejoint une énième coalition autour des rescapés du PASOK...

vendredi 15 juin 2018

Parfois la mobilisation paye

Je vous ai alertés ici sur l'ordre d'expulsion, à la fin juin, du Dispensaire solidaire d'Elliniko et vous ai encouragés à lui manifester votre/notre soutien.

Hier, le professeur Vichas a tenu, comme prévu, une conférence de presse et il y a donné une bonne nouvelle.

L'arrêté d'expulsion a en effet été suspendu, grâce à la mobilisation internationale qui s’est manifestée. Giorgos Vichas a ainsi rendu hommage au « mouvement de solidarité sans précédent en Grèce et en Europe », soulignant notamment qu’ à Bruxelles une manifestation a eu lieu devant le siège de l'UE et devant le consulat grec, et qu'au Parlement européen se sont élevées des voix de solidarité principalement portées par la député allemande (Alliance 90/Les Verts) au PE, Rebecca Harms.

Il a également annoncé que, durant cette suspension, le gouvernement s'était (enfin !) décidé à chercher une possibilité de relocalisation pour le dispensaire et engagé à discuter toutes les options avec sa direction pour trouver la meilleure solution et ne pas compromettre la poursuite des soins sans discontinuité.

Je ne vous cacherai pas ma joie devant cette évolution ! Merci à ceux qui, parmi vous, ont manifesté leur soutien au dispensaire.

Au demeurant, hier était peut-être ce que les anciens appelaient un jour faste : le ministre de l'Agriculture italien a annoncé que son pays ne ratifierait pas le traité de libre-échange avec le Canada (CETA), qui est partiellement entré en vigueur bien que les Parlements nationaux ne l'aient pas encore ratifié (encore et toujours la démocratie européenne !!!), la crise qui couve depuis la formation de la GroKO entre CDU et CSU a pris un tour aigu (dont bien sûr, nul média ici ne lève la langue !) menaçant de faire tomber Merkel et... j'ai appris que le tome II de La Grèce et les Balkans va faire l'objet d'un troisième tirage en septembre.

C'est évidemment pour moi une grande joie de voir le succès de ces trois livres qui ne se dément pas et dont les ventes continuent sur un rythme régulier et soutenu.

Ca l'est doublement parce que si j'ai été accompagné dans cette aventure de cinq ans, de manière patiente et bienveillante, par mon éditrice, Martine Allaire, comme par le responsable du secteur sciences humaines de Gallimard, Eric Vigne, je sais qu'ils ont eu, eux, à se battre contre les commerciaux qui n'étaient guère enthousiastes (euphémisme), arguant qu'ils ne pourraient jamais vendre trois tomes sur une région qui n'intéresse personne...



Et c'est rassérénant aussi ! Je veux dire qu'ils se soient trompés et qu'un projet ambitieux puisse encore leur donner tort en trouvant un public toujours plus large.

Cela dit, hier a été - en même temps ! - un jour néfaste pour bien des Grecs...

En effet, la Vouli (Parlement) a adopté par 154 voix contre 144 (2 députés étaient absents) les 88 conditions posées par l'ex-Troïka (en novlangue eurocrate, il faut dire "les institutions" !) après sa 4 ème évaluation des politiques mémorandaires.

Le projet de loi prévoit ainsi de énièmes nouvelles coupes dans les retraites à compter de 2019, la fixation 5686 euros de revenu annuel du seuil pour ne pas payer d'impôts sur ce revenu à compter de 2020, de énièmes et nouvelles coupes dans les dépenses de santé, de énièmes et nouvelles spoliations de biens publics baptisées privatisations pour ne citer que quelques et bien d'autres mesures dites techniques qui vont rendre encore plus difficiles le quotidien d'innombrables Grecs. Vive l'Europe ! c'est la paix... des cimetières.

Enfin, il faut que je vous touche un mot du projet d'accord entre l'ARYM et la Grèce : le nom international de l'Etat serait donc République de Macédoine du nord. Mais je n'ai encore rien vu de précis sur le VRAI problème entre cet Etat et la Grèce : une Constitution dont un certain nombre d'articles sont plus ou moins clairement irrédentistes et donnent à l'ARYM un droit de regard sur les affaires intérieures des Etats voisins dès lors qu'il s'agit du sort de la minorité prétendument macédonienne.

Or hier, Panos Kamménos, ministre de la Défense et chef de l'ANEL, parti sans lequel le gouvernement Tsipras n'a plus de majorité au Parlement - et qui vient de voter les 88 mesures -, ne votera pas l'accord négocié par le ministre des Affaires étrangères de ce gouvernement et approuvé par son Premier ministre. Y aura-t-il encore une majorité en Grèce si les manifestations de masse de janvier-février - alors que la négociation ne faisait que s'ébaucher - reprennent et s'amplifient ?

Dans un article pour Le Vent se lève, intitulé "La question macédonienne peut-elle faire tomber Tsipras ?" (7 février 2018), j'émettais l'hypothèse que Tsipras pourrait avoir choisi cette question pour tomber en divisant la droite et provoquer des élections avant la sortie du prétendu plan d'aide (prévue en août, et qui sera soit impossible, soit chaotique, soit en trompe-l'oeil), ou en tout cas avant que le train de mesures imposées par l'Euro-Germanie, qui entrera en vigueur ou montera en puissance au 1er janvier prochain (voir ci-dessus les 88 mesures votées hier... et que l'ANEL a approuvées), ce qui provoquera sans doute une chute supplémentaire de sa popularité (intentions de vote actuelles de 20% environ contre environ 30 % à la droite).

Dans quel but ? me direz-vous. Revenir avec assez de députés pour être indispensable à un gouvernement dit d'union nationale avec la droite...

Quant à l'autre côté, le président de l'ARYM, issu du parti ultranationaliste VRMO, le plus important du pays et qui a perdu de peu les dernières élections, a déclaré qu'il ne signerait pas l'accord négocié par le Premier ministre social-démocrate, chef d'une coalition hétéroclite d'une quinzaine de formations dont deux partis albanais et qui ne dispose que de quelques voix de majorité au Parlement.

De surcroît, l'accord doit être approuvé par référendum en ARYM au mois de septembre et il est clair que la VRMO va mobiliser à fond pour le faire rejeter ; il est beaucoup moins clair en revanche que les deux partis albanais de la majorité mobilisent sur une question qui ne les concerne que très indirectement et encore moins clair que l'électorat slave se la majorité parlementaire actuelle se rende massivement aux urnes pour voter Oui, alors qu'elle a voté contre la VRMO, aux dernières législatives pour des raisons économiques et sociales (domaine dans lesquels le nouveau gouvernement n'a en rien changé la donne), ou pour stopper la dérive autoritaire de l'ex-Premier ministre Gruevski - alors même que sur les questions du nom et de la Constitution, une large partie de cet électorat partage l'intransigeance de la VRMO et est hostile au compromis négocié par le gouvernement.

Bref, on a connu des accords mieux partis...

Voilà ! Il faut encore que je vous dise que je vais me faire plus rare ici dans les semaines qui viennent. Nous partons en effet pour Nisyros jusqu'au début de juillet. Je vous souhaite à tous un bel été !

Et n'oubliez pas ! Tigrane l'Arménien (ici pour la revue de presse et les articles complets qu'a suscité ce livre lors de sa première parution il y a un an) est de nouveau en librairie depuis le 11 juin, sous sa nouvelle couverture (due à Méliné Ian) dans la collection de poche d'H&O Editions.

samedi 9 juin 2018

Puisqu'on vous dit que ça va mieux en Grèce !!!

Comme toute la Nomenklatura grecque le répète inlassablement: ça va mieux et de mieux en mieux ! Alors que la région gérée par la gauche dite radicale et le gouvernement de la gauche dite radicale laissent expulser le dispensaire solidaire d'Elliniko, la situation sanitaire catastrophique créée par les politiques germano-européennes appliquées servilement pat ladite gauche prétendument radicale continue à se détériorer.

La preuve (via mon ami Constant Kaimakis, du collectif nîmois de solidarité avec le peuple grec) ?

Depuis dix-sept jours, le plus grand hôpital de Grèce, Évanghélismos à Athènes, est en panne d’appareil permettant des coronarographies.

Des dizaines de patients souffrant de myocarde aiguë n’ont pu ainsi faire ces examens et ont été dirigés vers d’autres établissements pour y subir une angioplastie immédiate.

Le directeur du service de cardiologie, M. Elias Sioros alerte: « c’est la deuxième fois en un an que les coronarographies cessent de fonctionne. Cet appareil est vieux de quinze ans et il est de plus en plus difficile de trouver des pièces de rechange ».

L’administration reconnaît le manque d’équipement et rappelle qu’elle a fait des demandes d’acquisition de nouveaux équipement pour un montant de vingt-sept millions d’euros... restée sans suite.

Le personnel , lui, précise qu’il y a un réel manque d’équipements en bon état pour faire des IRM, TDM, mais aussi un manque de respirateurs, moniteurs de surveillance, des microscopes chirurgicaux et autoclaves.

Une autre preuve (toujours via Constant Kaimakis) ???

Quatre des cinq chirurgiens ORL de la clinique sont partis à la retraite en dénonçant l'incapacité à faire fonctionner normalement le service où sept-cents enfants sont en attente d'une intervention chirurgicale.

Le représentant du personnel, D. Konstantopoulos dénonce l'inertie du ministère qui a été alerté sur la situation à maintes reprises depuis trois ans.

Désormais, le service ne fonctionne plus qu'avec un médecin directeur et un auxiliaire qui partira en août. L'attente des petits patients est en outre encore accrue par le manque d'anesthésistes qui doivent également intervenir en ophtalmologie, cardiologie, etc.

Mais l'Europe c'est la paix !

Et rien n'est plus urgent que de faire déblayer le terrain du dispensaire solidaire d'Ellinikon pour faire place au promoteur et à sa réserve de riches !

jeudi 7 juin 2018

Solidarité avec le dispensaire solidaire d'Elliniko !

Suite à mon post d'hier sur l'expulsion du dispensaire solidaire d'Elliniko, j'ai pris contact avec Maritta Corley, avec laquelle je suis en relation depuis que j'envoie les médicaments que me donnent mes étudiants retraités de l'Université interâges de Créteil, afin de savoir si on pouvait les aider.

Sa réponse vient de me parvenir : "Vous pouvez envoyer vos commentaires et opinions à l' adresse mail figurant à la fin du communiqué de presse".

Website: http://www.mkiellinikou.org

Email: mkiellinikou@gmail.com

Et pour ceux qui voudraient s'en inspirer, voici la lettre de soutien que je viens d'écrire (en anglais - ou en grec pour ceux qui peuvent - c'est mieux : et Google existe pour traduire... ce n'est sans doute pas parfait, mais vous mettez le texte français en dessous !):

Chère Maritta,

En mon nom personnel et au nom de tous mes étudiants de l'Université interâges , qui depuis plusieurs années m'apportent les médicaments que je vous envoie régulièrement, je veux vous dire à vous et à tous les bénévoles du dispensaire solidaire toute notre révolte et tout notre soutien dans la scandaleuse situation que vous devez affronter.

J'ai eu la chance de rencontrer le professeur Vichas en 2014, lors d'une rencontre au MUCEM de Marseille, autour de la "crise grecque", à laquelle nous participions tous les deux, et je veux vous dire ici toute mon admiration profonde pour ce qu'ils a créé et que vous, bénévoles vous avez su faire vivre et développer, au service des plus démunis, des plus fragiles, que les politiques allemandes imposées à la Grèce sous prétexte d'Europe, menacent dans leur santé et dans leur vie.

La situation est d'autant plus scandaleuse et insupportable que votre magnifique oeuvre commune de solidarité, d'humanité, est aujourd'hui menacée par une opération immobilière dont le seul but est l'énorme profit de quelques-uns et au bénéfice d'installations immobilières destinées aux plus riches.

Cette situation est d'autant plus scandaleuse et insupportable que ce sont une région et un gouvernement qui se disent de gauche radicale qui couvrent cette opération sans vous offrir aucune solution de substitution.

Avec tout mon soutien renouvelé

Olivier Delorme

mardi 5 juin 2018

Le dispensaire solidaire d'Elliniko en voie de liquidation

Fondé en 2011 par un cardiologue, le docteur Vichas, sur le site de l'ancien aéroport d'Athènes, à Elliniko, le dispensaire solidaire est menacé d'expulsion depuis le 31 mai, par la société qui a obtenu le marché de "l'aménagement du site" : parc de loisirs, un hôtel 5 étoiles des résidences de luxes…

Aucune solution de réinstallation n’est proposée pour ce dispensaire qui a accueilli, depuis sa création, des milliers de patients privés d'accès aux soins du fait des politiques germano-européennes appliquées servilement depuis 2015 par un gouvernement dit de gauche radicale, donné des dizaines de milliers de consultations, fourni des traitements, des soins de dentisterie, etc., alors que l'expulsion est fixée au 30 juin ni par le gouvernement, ni par la région d'Attique, gérée par Syriza depuis les élections régionales du printemps 2014.

L’équipe totalement volontaire qui fait fonctionner ce centre de soins estime que sa disparition entraînera une nouvelle catastrophe sanitaire et sociale. Elle a convoqué une conférence de presse pour le 14 juin.

Je me souviens d'avoir rencontré le docteur Vichas, fondateur de cette "institution solidaire" qui ne reçoit aucun don en argent (voilà 4 ou 5 ans maintenant que j'envoie là les 10 à 15 kilos de médicaments non utilisés que me donnent mes étudiants retraités de l'Université interâges de Créteil) .

C'était à l'automne 2014, à l'occasion de journées consacrées à la "crise grecque" par le MUCEM de Marseille, avec Panagiotis Grigoriou comme conseiller principal des organisateurs et qui nous avait fait intervenir l'un et l'autre, moi après le docteur Vichas. Et je peux vous dire qu'au moment de prendre la parole, j'en avais la gorge nouée : Vichas racontait comment il récupérait des patients non soignés à temps dans un état de plus en plus souvent tragique - notamment des diabétiques qu'il fallait amputer ou d'autres en passe de devenir aveugles - ce qui, d'ailleurs, m'a inspiré un des personnages grecs, dans l'Athènes de la crise, de "Tigrane l'Arménien".

En privé, le docteur Vichas m'avait dit aussi tout le désintérêt des gens de Syriza - dont la victoire était annoncée pour des législatives qui devaient intervenir bientôt - pour cette entreprise, et pour le mouvement des hôpitaux solidaires en général. il essayait de le sensibiliser, d'obtenir des engagements ; il se heurtait à un mur. Et Panagiotis me disait la même chose d'acteurs qu'il connaissait de la scène culturelle.

J'avais tant d'espoir, alors, que la victoire annoncée de Syriza allait bouleverser la donne, que j'ai choisi de me dire qu'ils noircissaient forcément le tableau, que des gens de gauche radicale au pouvoir ne pouvaient pas être indifférents à la santé, à la culture, aux gens qui, sur le terrain, donnaient leur temps et l'énergie à réparer un peu des monstrueux dégâts humains du capitalisme dans sa version germano-européenne. Je me suis dit - je sais aujourd'hui que c'était pour me rassurer - que les mains dans le cambouis, tout à leur tâche, des gens comme le docteur Vichas devaient toujours trouver qu'on ne leur apportait pas assez d'attention.

J'avais tort. C'est Panagiotis et le docteur Vichas qui avaient raison.

Et aujourd'hui, c'est le gouvernement dit de gauche radicale qui est en train de liquider cette "institution solidaire" essentielle à la santé et parfois à la survie de nombreux grecs... pour faire place à une juteuse opération immobilière : un parc à riches.

lundi 4 juin 2018

Prévisions de record d'entrées de touristes en Grèce pour 2018

La presse aux ordres commence à se gargariser de perspectives de records battus, pour la prochaine saison, des entrées touristiques en Grèce.

D'abord, il faudrait commencer par arrêter de crier victoire sur des "prévisions" : voilà au moins vingt ans que les prévisions de hausse du PIB sont systématiquement démenties. Voilà des années qu'on annonce un retour à la croissance de la Grèce jamais vérifié. Les 1,2 % de croissance de 2017 sont évidemment une plaisanterie, s'ils ne sont pas le simple résultat d'une manipulation statistique. Ils ne sont dus qu'à des rattrapages conjoncturels après sept ans de déflation continue et une évaporation de 25 à 30 % du PIB, conjugués à l'effet retard d'une baisse du taux de change de l'euro pendant plusieurs mois sous 1,10 dollar. Mais depuis l'asphyxie a repris avec la remontée de l'euro.

Deuxièmement et surtout, l'augmentation du nombre des entrées touristiques en Grèce n'a rien d'une bonne nouvelle. Parce que le tourisme, en Grèce, depuis dix ans, a profondément changé de nature et que cette augmentation du nombre des entrées est surtout due au développement du "all inclusive" forme de tourisme coloniale qui ne profite ni à la Grèce ni aux Grecs.

Le tourisme, comme le reste, a en effet changé de mains en Grèce.

Il ne rapporte plus aux Grecs, qui touchent des salaires de misère, notamment dans l'hôtellerie. Il rapporte aux étrangers qui se sont emparés, à la faveur de politiques imposées par la Germano-Europe, des infrastructures aéroportuaires, et bien souvent hôtelières.

Je ne parle même pas du centre ville d'Athènes où la colonisation par les "investisseurs" étrangers qui rachètent pour rien les biens que les Grecs sont obligés de vendre pour survivre ou qui sont confisqués, avec derrière une généralisation eu Airbnb qui chasse les Grecs vers la périphérie.

De même, la généralisation du "all inclusive" fait que les recettes du tourisme sont délocalisées dans les pays de départ, seule une part minime de ces recettes consacrées aux salaires de misère et aux prestataires de service grecs écrasés par les groupes multinationaux vient en Grèce. En revanche, les touristes "all inclusive" ne font plus fonctionner l'économie locale - bars, restaurants, pâtisseries, puisque, pour l'essentiel ils consomment à l'intérieur de leur établissement et plus au dehors. C'est un tourisme de type colonial.

Ce tourisme détruit l'environnement et les côtes par la monstruosité des infrastructures qu'il nécessite, alors que le tourisme traditionnel en Grèce était souvent de nature familiale et irriguait l'économie locale en apportant un revenu de complément. Ce "nouveau" tourisme qui fait battre des records d'entrée, au contraire, bétonne les espaces et exploite les hommes.

Il contraint aussi l'Etat et les collectivités grecs à assumer un coût croissant de l'accueil de ces touristes : épuisement de ressources rares en eau, pollutions, épuration, traitement des déchets...

Ce record d'entrées ne serait donc nullement une bonne nouvelle ni pour l'économie grecque de plus en plus colonisée, ni pour l'environnement, ni pour la Grèce - assignée par l'Eurogermanie au rôle de bronze-cul de l'Europe - ni encore moins pour les Grecs. Ce record d'entrées n'est donc une bonne nouvelle ni pour l'économie grecque de plus en plus colonisée, ni pour l'environnement, ni pour la Grèce ni encore moins pour les Grecs.

jeudi 31 mai 2018

Actualité de la chute de Constantinople

Avant-hier était le 565e anniversaire de la chute de Constantinople aux mais des Turcs ottomans. A cette occasion, l'Agence de presse grecque Athènes Macédoine m'a demandé de répondre à quelques questions. L'entretien, traduit en grec, a été repris sur de très nombreux sites, dont celui du Huffingtonpost.

Le voici en français.

"1) Quel a été l’impact de la Chute de Constantinople en Occident ?

Bien avant cette chute, l’apparition d’Etats serbe et bulgare revendiquant eux aussi la dignité impériale, c’est-à-dire une prétention universelle, les guerres civiles internes à Byzance, la Peste noire ont installé une crise à la fois politique, démographique, économique, sociale. C’est dans ce contexte que des factions byzantines faisant appel aux Turcs les installent sur la rive européenne des Dardanelles, des Turcs qui, au tournant des années 1370, isolent Constantinople des Balkans et auquel, neuf ans plus tard, le Basileus doit payer tribut. Dès lors, l’expansion turque se poursuit vers le Nord comme vers la Grèce continentale. La chute de Constantinople n’est donc pas une surprise en Occident.

Quant à la réunification des Eglises d’Orient et d’Occident, dont plusieurs empereurs ont pensé qu’elle permettrait de sauver l’Empire, elle échoue sur des exigences du pape inacceptables pour une grande partie du clergé et du peuple byzantins. Et la dernière Croisade occidentale contre les Turcs se termine par leur victoire, à Varna, en 1444. Durant le siège, des Occidentaux se battent au côté des assiégés, mais les Génois de Péra ménagent l’avenir en refusant de prendre les armes, et le pape ne dépêche que trois navires de secours. En réalité, c’est dans l’indifférence de l’Occident que tombe Constantinople.

En revanche le reflux vers l’ouest d’intellectuels byzantins et de leurs bibliothèques qui accompagne la progression turque jouera un rôle essentiel dans la Renaissance occidentale, l’apprentissage du grec par les premiers humanistes, la découverte de textes de l’Antiquité ou leur lecture dans leur langue originelle.

2) Si la Chute de Constantinople n’avait pas eu lieu, quel aurait été le sort supposé de la Grèce, de Chypre et des Balkans dans le paysage européen aujourd’hui ?

Même si je suis romancier, en plus d’être historien, je ne me risquerai pas à reconstruire une autre histoire avec des « si ». La chute de Constantinople n’a été que l’aboutissement d’un double processus qui commence à la fin du XIe siècle. D’abord le Basileus cesse progressivement d’être le défenseur des humbles – ce qui affaiblit le patriotisme de ses sujets – au profit des puissants auxquels il concède terres et privilèges fiscaux. Cette évolution conduit à la fois à l’affaiblissement du pouvoir impérial face à ces puissants, à son appauvrissement accentué par la multiplication des dons aux monastères eux aussi exonérés d’impôts, et à la substitution au lien « affectif » entre les humbles et le Basileus, d’un lien de dépendance entre ces humbles et les puissants. La deuxième évolution est extérieure : elle conduit le Basileus à s’en remettre de plus en plus, pour obtenir les moyens financiers dont le privent les exemptions fiscales qu’ils a concédées, aux cités marchandes italiennes qui, en retour, obtiennent des privilèges douaniers et commerciaux. Mais ceux-ci diminuent d’autant les recettes de l’Empire tout en ruinant les commerçants byzantins. Il est donc bien difficile d’imaginer quand et comment ces processus auraient pu être interrompus et ce qu’il en aurait résulté.

En revanche ce qu’on peut remarquer, sans qu’on puisse jamais parler de répétition en histoire, ce sont certains parallèles avec la situation actuelle de la Grèce : sous-fiscalisation des catégories les plus favorisées, affaiblissement du lien de confiance en l’Etat des Grecs qui estiment avoir de moins en moins de protection et de services en échange d’impôts de plus en plus lourds, perte de la souveraineté économique et mise en tutelle de cet Etat par une autorité étrangère – en l’occurrence l’Union européenne.

3) Vous écrivez dans l’introduction de votre livre que « Byzance demeure singulièrement absente de nos imaginaires et de nos écrans ». Pour quelle raison pensez-vous que ce pan de l’Histoire byzantine et grecque n’est-il pas ou peu abordé en France et de manière générale en Europe de l’ouest ? et quel est l’impact de cette absence pour la place de la Grèce, des Balkans et de Chypre en Europe, aujourd’hui ?

Alors que l’histoire byzantine est éminemment romanesque, que certains personnages pourraient faire des héros rêvés de séries télévisées historiques, très peu de romans s’inspirent de cette histoire dans le monde occidental, et elle est totalement absente de nos écrans. Comme de nos manuels scolaires : les mille ans d’histoire et de culture byzantines, leur influence déterminante sur la Renaissance occidentale, y sont quasiment ignorés, alors que l’héritage arabo-musulman est valorisé – voire surévalué.

Pour moi, il y a là un legs de la vision négative de long terme née de la rupture entre Eglises d’Occident et d’Orient. Pour Pétrarque, et nombre de clercs ou d’intellectuels occidentaux qui ont façonné la perception de Byzance à l’ouest de l’Europe, les schismatiques grecs sont pires que les ennemis turcs. On refuse de voir que les siècles de harcèlement par les Normands d’Italie du Sud et de Sicile, la politique de Venise et de Gênes ont pesé d’un poids déterminant dans son affaiblissement face à la montée du danger turc : il faut attendre 2001 pour qu’un pape reconnaisse la catastrophe qu’a constituée le sac de Constantinople par les Occidentaux en 1204, début d’une entreprise de type colonial - l’Empire latin - d’un peu plus d’un demi-siècle.

Ce rejet de Byzance, à l’ouest, hors de la mémoire collective européenne explique en partie les différences de traitement réservé aux régimes croate et serbe, pourtant très semblables, lors des guerres de sécession yougoslaves, à la Bulgarie et à la Roumanie, par rapport aux Etats catholico-protestants d’Europe du nord et centrale, dans le processus d’adhésion à l’UE, ou la brutalité et les humiliations de la mise en tutelle de la Grèce depuis bientôt dix ans, accompagnée par un discours écrasant des medias occidentaux utilisant, à l’égard des Grecs, des stéréotypes proches du racisme qui traînent dans la culture occidentale depuis des siècles.

Fondamentalement, dans les représentations occidentales, la matrice de l’Union européenne reste l’Empire de Charlemagne et un club catholico-protestant qui regarde au mieux avec condescendance, souvent avec mépris, les Européens du Sud-Est de tradition orthodoxe, sommés de devenir des Occidentaux (pour ne pas dire des Allemands !) s’ils veulent être tenus pour de « vrais » Européens – impérialisme culturel qui se nourrit aussi du désir des Européens du Sud-Est d’être enfin reconnus comme tels.

vendredi 11 mai 2018

La Grèce après le mois d'août

Le CADTM a eu bien raison de recruter Marie-Laure Coulmin Koutsaftis, cela nous permet d'avoir des papiers passionnants, comme celui que j'ai relayé récemment sur les tranferts massifs de propriété en cours, précis et documentés sur ce qui continue imperturbablement en Grèce, sur quoi les pouvoirs, allemand, français, européen, grec font de la désinformation servilement répercutée (à quelques exceptions près) par les médias dominants.

Ma seule réserve de détail sur le présent papier, consacré au maintien du pays sous tutelle germano-européenne après sa sortie annoncée à grand renfort des trompettes de la propagande, du régime des mémorandums, c'est que, même s'il y a sortie de la Grèce du plan dit d'aide (qui n'a jamais aidé personne sinon les banques françaises et allemandes à transmuter, par une opération d'alchimie européenne les créances sur la Grèce qu'elles avaient accumulées, contre tout principe raisonnable de gestion, en dette sur les contribuables européens), cette sortie ne pourra être que chaotique et provisoire - nonobstant les trompe l'oeil qu'on inventera - tout simplement parce que les politiques de prédation et de destruction massive de l'économie grecque appliquée par la Germano-Europe depuis 2010 ne peuvent permettre au pays de redémarrer.

dimanche 6 mai 2018

Transfert de propriété

Comme je l'écris depuis maintenant plusieurs années, la Grèce vit désormais sous la loi des vautours. C'est à dire que la trahison tous azimuts de Tsipras (une trahison qu'un lecteur de ce blog présentait dans son commentaire à mon précédent billet comme une énième version de sainte TINA : s'il a fait ça, c'est bien entendu qu'il ne pouvait faire autre chose. On n'en a donc jamais fini avec les sophismes ! Car non, en effet, on ne peut mener une autre politique sans s'affranchir du double carcan de l'euro et de l'UE, mais on peut choisir de s'affranchir du double carcan de l'euro et de l'UE pour mener une autre politique, ce que les Grecs choisirent par référendum en 2015, puisqu'on leur avait répété, sur tous les tons, du matin au soir et du soir au matin, que s'ils votaient NON on les expulserait de l'euro et de l'UE, et qu'ils votèrent NON à plus de 61 %. Avant que le gouvernement Tsipras ne s'assoie sur leur vote, comme le gouvernement français s'assit sur le vote des Français de 2005, comme... on s'assoit sur tous les votes dans l'UE, dès lors que ces votes ne correspondent pas à ce que des "élites" en sécession ont décidé de ce qu'ils devaient être) se traduit aussi par un immense transfert de propriété, une spoliation à grande échelle, une expropriation des Grecs de leur propre pays.

Ce pays était en Europe, avec la France, celui qui avait fait la réforme agraire la plus accomplie et le peuple grec était un peuple de petits propriétaires ; la fiscalité confiscatoire imposée par l'UE depuis 2010 contraint aujourd'hui ces petits propriétaires qui ont un capital mais pas de liquidités (puisqu'ils sont réduits par les politiques déflationnistes de la Germano-Europe à une précarité telle que même beaucoup de ceux qui ont encore un travail salarié ne sont pas payés régulièrement ou à des niveaux de salaires insuffisants pour vivre, voire survivre), soit à le vendre à n'importe quel prix pour se soigner ou subsister six mois de plus, soit à la confiscation - faute de pouvoir acquitter des obligations fiscales qui n'ont plus rien à voir avec la faculté contributive des Grecs.

Ainsi le gouvernement Tsipras, dit de gauche radicale, préside-t-il avec zèle (notamment en ayant fait passer en urgence une loi, exigée par l'UE, qui permet de pratiquer par Internet les ventes aux enchères des biens confisqués, lesquelles ne pouvaient avoir lieu physiquement du fait des mobilisations populaires), non à la collectivisation ou socialisation d'une partie de la propriété - qui fut autrefois un des marqueurs des politiques dites de gauche - mais à la spoliation pure et simple des petits propriétaires pour l'essentiel au profit du capital étranger, et accessoirement de la partie de la population grecque la plus riche. Ou quand le libéralisme, dont le respect du droit de propriété a toujours été présenté comme le pilier fondamental, aboutit, dans sa forme euro-germanique, à la violation généralisée de ce droit de propriété.

C'est à ce phénomène que Marie-Laure Coulmin-Koutsaftis, qui dirigea naguère l'ouvrage collectif : Les Grecs contre l'austérité. Il était une fois l'histoire de la dette (Le Temps des cerises, 2015) dont j'ai eu l'honneur d'écrire la contribution conclusive : "La fable du boa et du lapin" (où le lecteur de ce blog cité plus haut trouvera une manière de réponse anticipée à son commentaire à mon précédent post en ce qui concerne Tsipras), vient de consacrer, sur le site du Comité pour l'abolition des dettes illégitimes, un article détaillé que je ne peux que vous recommander de lire.

vendredi 20 avril 2018

Le p'tit, la Cheffe et la sortie du "plan d'aide"

Une partie de la CDU/CSU veut la tête de la Cheffe qui a "trop lâché" au SPD et tremble que la moindre concession ne fasse encore grimper l'AFD... cette partie n'ira qu'en se renforçant avec le temps et les sondages favorables à l'AFD.

La Cheffe, esprit étroit qui n'a jamais pris de décision, depuis qu'elle est au pouvoir, en matière européenne comme en toute autre matière, qu'en fonction d'étroits intérêts de politique intérieure, ne lâchera donc rien au p'tit qui peut toujours se carrer ses projets de réforme de la zone euro... On pourrait presque aller jusqu'à l'en remercier !

D'autant que la "crise grecque" va sans doute faire un joyeux come-back durant l'été : contrairement au discours officiel rien n'a redémarré, l'effet-retard de la baisse de l'euro sous 1,10 dollar (qui, seule, a permis d'arrêter la dégradation en Grèce et s'est traduite par une molle reprise ailleurs) s'efface, en Grèce comme ailleurs ; la remontée autour de 1,23-1,25 va de nouveau étouffer les économies les plus faibles de la zone et replonger les autres dans une stagnation à la baisse. Quant à la sortie du "plan d'aide" européen (qui n'a jamais été un plan d'aide, sinon aux banques françaises et allemandes gavées de dette grecque), présentée jusqu'ici comme un triomphe annoncé, elle risque fort de se transformer, comme je le dis depuis des mois, en débâcle à côté de laquelle le Blitzkrieg de 1940 fera figure de guerre de position. Ce qui, apparemment, commence à se chuchoter dans les médias aux ordres et provoque la dénégation outrée de Moscovici... C'est dire si on est rassuré !!!

La Frankfurter Allgemeine, elle, a récemment publié un article au vitriol (on dirait raciste, s'il y avait juif, arabe ou noir, en place de grec) à l'égard des Grecs, comme au bon vieux temps des débuts de la "crise grecque", dont la "philosophie", pour faire court, est qu'il n'y a rien à faire avec ces gens-là, que rien ne change dans ce pays de m..., que plus on les aide et plus ils sont pareils. Bref, qu'il n'y a aucune chance d'en faire jamais de bons Allemands.

Dans ces conditions, le seul but de la Cheffe est de durer encore et encore et elle sait très bien que son attelage des perdants moribonds n'ira pas au bout du mandat. La Grosse Ko c'est les soins palliatifs : ne rien faire et attendre la mort en espérant qu'elle viendra le plus tard possible.

jeudi 12 avril 2018

Crash en mer Egée

Un Mirage 2000-5 grec s'est crashé aujourd'hui en Egée au retour d'une énième mission d'interception de chasseurs turcs violant l'espace aérien grec, et après avoir été baladé par les Turcs de Mytilène à Rhodes et retour...

Selon les informations disponibles, le pilote volait bas - en dessous de 6 000 pieds - en raison de la forte nébulosité de l'humidité qui régnait dans la région. Jusqu'à présent, il n'y a eu aucune mention de dommages mécaniques. Il a apparemment fait un tour au-dessus de Mykonos, train sorti, peut-être pour tenter de se poser sur l'aéroport de l'île, puis est reparti et s'est crashé en mer au nord-est de Skyros, le pilote ne s'est pas, ou n'a pas pu s'éjecter. Apparemment, l'avion avec lequel il faisait équipe a failli connaître le même sort... se retrouvant "cloué à la mer", peut-être en raison d'un problème de radars donnant des informations erronées d'altitude dû à la météo...

Le pilote, Geogios Baltadoros, 34 ans, père de deux enfants, est mort.

L'étonnant c'est que ça n'arrive que maintenant !

Que dit l'UE ? la France ?

Comble de cynisme : ce soir, Erdogan présente ses condoléances à Tsipras !

lundi 2 avril 2018

Guerre du Kippour à la grecque ?

Erdogan tentera-t-il le "coup de la guerre du Kippour" en attaquant la Grèce pendant les Pâques orthodoxes, le ouiquende prochain ?

Les rumeurs vont bon train en Grèce où cela ne surprendrait pas grand monde. Il semble que nous rentrions dans une période à haut risque après les innombrables déclarations et provocations turques (dernière en date : Erdogan est allé réciter des prières à Sainte-Sophie d'Istanbul, transformée en mosquée en 1453 lors de la prise de la Ville - il y a notamment rendu un hommage appuyé au sultan Mehmet II dit le Conquérant -, et que Kémal avait déconfessionnalisée pour transformer le monument en musée... sa retransformation en mosquée est une vieille et symbolique revendication des islamistes turcs) en mer Egée comme à Chypre qui font monter la tension depuis plus d'un an, et parallèlement à l'opération d'Afrin...

Prise de contrôle d'îlots inhabités, histoire de tester la réaction des Etats-Unis, et accessoirement de l'UE, dont Erdogan a pu mesurer récemment les capacités de lâcheté par le déblocage de 3 nouveaux milliards au titre du chantage aux migrants par la Commisssion puis par l'exercice de reptation à ses pieds de Jean-Claude Juncker lors du récent dîner de Varna ? Attaque contre des îles habitées régulièrement désignées comme turques par Ankara - Kastellorizo, Phamakonisi, Agathonisi - pour tester les capacités de réplique de l'armée grecque (après neuf ans d'écorchage de la Grèce par l'UE qui déverse des milliards sur la Turquie au titre du chantage aux migrants ou de la préadhésion) à une armée turque cinq fois plus puissante mais saignée, elle, par huit ans de purges islamistes des officiers supérieurs aux sous-officiers ? Opération de plus grande envergure ?

Il ne semble en tout cas pas absurde que le sultan, grassement subventionné par l'UE, puisse penser, ne serait-ce que par une opération limitée, casser la saison touristique d'une Grèce dont le tourisme est, après neuf ans de politiques européennes, le seul moteur économique qui tourne encore à peu près, même si l'immense transfert de propriété par quoi se traduisent aussi les politiques européennes a fait passer nombre d'infrastructures hôtelières et aéroportuaires dans des mains étrangères et délocalisé en Europe occidentale une grande partie des recettes générées par le tourisme en mode colonial du all inclusive (localisation des recettes dans les pays de départ, les retombées sur place ne sont plus que les prestations de service locales payées au plus bas et les salaires de misère de l'hôtellerie, quand on n'a pas recours à du personnel roumain ou bulgare qu'on peut encore payer moins cher)...

dimanche 25 mars 2018

25 mars, fête nationale grecque

L'insurrection grecque de 1821, l'épanastasis, que les Grecs commémorent en ce jour de fête nationale, est à la fois (en même temps !!!) un soulèvement national et une révolution - la volonté de disposer de soi et de changer l'ordre social qui participe de la domination turque et que la domination turque pérennise. Car en Grèce, on n'a pas attendu l'UE et l'euro pour que les "élites" soient les fidèles relais d'une domination étrangère. C'est une longue tradition...

L'épanastasis est donc à la fois la fille de la Révolution française et un soulèvement contre une domination turque et musulmane, largement euphémisée par l'historiographie récente et que certaines plumes feraient presque passer, par choix idéologique hostile à la nation, pour un modèle de tolérance et de "vivre ensemble" sans frontières, alors qu'il s'agissait d'un régime d'inégalité structurelle devant l'impôt, la justice, la pratique religieuse, la vie au quotidien et la mort, entre musulmans dominants et chrétiens dominés (l'Empire ottoman ne connaît pas les "nationalités", le statut personnel, les droits, devoirs et contraintes y sont déterminés par l'appartenance religieuse).

Elle est aussi le fruit d'un long mûrissement qui voit l'émergence d'une bourgeoisie commerçante grecque qui s'imprègne des Lumières, aspire à un nouvel ordre politique et social, diffuse ces idées dans tous les Balkans. Et dans ce long mûrissement, deux hommes jouent un rôle fondamental. Voici ce que j'en écris dans le premier tome de La Grèce et les Balkans, du Ve siècle à nos jours, Folio Histoire, Gallimard, 2013.

"C’est donc principalement vers la France ou la Russie que regardent ceux qui ouvrent la voie à l’insurrection grecque de 1821 ; et c’est en France ou en Russie qu’ils trouvent refuge lorsque leur vie est menacée. La Grande Catherine offre l’asile aux savants Voulgaris et Théotokis, comme au pirate Katsonis. Stamaty passe au service de la France, et Kodrykas, arrivé à Paris en 1797 avec une ambassade ottomane, ignore son rappel en 1800, devient traducteur au ministère français des Affaires extérieures, est condamné à mort par contumace à Istanbul, et publie en 1808 un Projet de partage de la Turquie. Quant à ceux qui n’ont ni protecteur ni refuge, leur sort est souvent plus tragique : passé par l’Académie athonite, le moine Kosmas l’Étolien (1714-1779) parcourt l’espace grec durant vingt ans, crée des écoles, prêche l’éducation du peuple et la libération nationale dans un message évangélique à tonalité égalitaire qui lui vaut l’hostilité des notables aussi bien que de la hiérarchie ecclésiastique. Il finit pendu par les Turcs comme agent du tsar.

Parmi ces précurseurs, deux figures se détachent : Adamantios Koraïs (1748-1833), intellectuel exilé ; Rhigas Vélestinlis (1757-1798), activiste de l’intérieur. Le premier est smyrniote, rejeton d’une famille de marchands emblématique de la nouvelle élite grecque, éduqué aux humanités par un pasteur hollandais, polyglotte (il maîtrise huit langues). Il séjourne à Amsterdam, revient à Smyrne par Vienne et Trieste, lit les philosophes et se passionne pour l’Antiquité grecque, avant de repartir faire sa médecine à Montpellier et de s’installer à Paris en 1788. Il y conquiert la reconnaissance des cercles savants par son érudition et ses traductions ; il édite pour ses compatriotes de nombreux auteurs antiques, avec présentation et notes en grec moderne, regroupés dans une Bibliothèque hellénique qui est « comme une collection Guillaume Budé grecque entièrement établie par un seul homme ». Observateur enthousiaste des débuts de la Révolution, il voudrait que ses principes s’appliquent en Grèce et défend l’idée que la Grande Nation devrait aider les Hellènes à se libérer du despotisme ottoman. Il voit la diffusion des Lumières parmi les Grecs de son temps comme le remboursement par l’Europe occidentale, « avec de très gros intérêts », du capital qu’elle a reçu de ceux de l’Antiquité, et la France, « arrivée au même degré de gloire que nos ancêtres dans les arts et dans la science », comme une nouvelle Athènes. Il est si convaincu des affinités électives unissant la Révolution à la Grèce que, dans une lettre où il évoque le procès d’un Louis XVI qui, « de son propre mouvement ou par de mauvais conseils, a tramé en secret le renversement de la liberté », il se fait l’écho d’une curieuse rumeur selon laquelle, en cas de victoire de la contre-Révolution, les révolutionnaires projetteraient de s’embarquer à destination de Chypre et de la Crète, afin d’y fonder une République gréco-française !

Face à l’emballement de la Révolution, Koraïs continue à souhaiter sa victoire, parce que sa défaite serait celle de la liberté, mais il voudrait aussi que celle-ci fût toujours compatible avec l’humanité et la justice. Pour Mario Vitti, en politique comme sur la question de la langue, Koraïs est à la recherche du juste milieu, du compromis.

« Ce compromis prend sa source dans la notion de démocratie et dans le respect de la tradition populaire, telles que les avait définies la pensée des Lumières (…). Cet esprit « éclairé » élabora une théorie de l’épuration de la langue « vulgaire », à l’aide de la philologie classique, et s’employa à « corriger » scrupuleusement son vocabulaire. Ainsi, sans s’en douter cependant, il ouvrait la voie au procédé grâce auquel, quelques années plus tard, les conservateurs allaient donner naissance à la katharévoussa. »

Mais ce « centriste » qui se définit dans une lettre de 1793 comme « citoyen du monde », qui croit à l’instruction comme instrument du progrès, n’hésite pas non plus à prendre des positions tranchées. Lorsque paraissent des Instructions paternelles (1798), attribuées au patriarche de Jérusalem, qui condamnent la Révolution française comme une œuvre diabolique, et reprennent le vieux thème de la domination ottomane voulue par Dieu, Koraïs réplique par de cinglantes Instructions fraternelles, datées de l’an I de la liberté. Il y stigmatise « l’oppression intérieure » des Grecs par « les notables et le haut clergé », qui pérennise la tyrannie du sultan. Pour lui, il y a donc une double libération à accomplir, vis-à-vis des Turcs et vis-à-vis des Grecs qui ont intérêt au maintien du statu quo. Quant à sa correspondance et à ses textes polémiques (La Trompette guerrière en 1801, ou Que doivent faire les Grecs dans les circonstances présentes, dialogue de deux Grecs qui ont entendu parler des brillantes victoires de Napoléon en 1805), ils circulent largement en Grèce, où ils contribuent à populariser l’idée d’une révolution.

Koraïs ne cesse par ailleurs de déplorer l’indifférence des Occidentaux pour sa patrie d’origine. Il tente de sensibiliser leurs élites à son sort, de les convaincre qu’il faut aider à sa libération. C’est le sens du Mémoire sur l’état actuel de la civilisation de la Grèce qu’il présente en 1803 à la Société des observateurs de l’homme dont il est membre. Dans ce texte, lui, l’intellectuel légitime aux yeux de ses pairs, qui a choisi la France mais qui continue à se revendiquer grec, s’emploie à combattre les préjugés qui pèsent sur ses compatriotes, à convaincre son auditoire qu’ils sont dignes d’être libres et prêts à l’être, tout en appelant ceux-ci à renouer avec le passé de leur grandeur antique.

Koraïs meurt en 1833, sans avoir fait ne fût-ce qu’un voyage vers cette Grèce indépendante qu’il n’a cessé, depuis Paris, d’appeler de ses vœux. Il meurt après avoir condamné l’action de son premier chef d’État, Kapodistrias, mais honoré par son Assemblée nationale (1827) comme un des hommes auxquels la nation doit sa reconnaissance. Il meurt en choisissant d’être enterré dans sa patrie d’adoption, son épitaphe proclamant qu’il la chérit à l’égal de son pays natal.

Rhigas, lui, meurt étranglé le 24 juin 1798, avec sept de ses compagnons, sur ordre du sultan, sans jugement, dans un cachot de la forteresse de Belgrade. Koraïs avait choisi d’appeler, depuis Paris, ses compatriotes à la révolte, et la France à les y aider. Rhigas entreprend de constituer une société secrète qui doit préparer le soulèvement et, dans l’espoir d’un soutien français, tente d’établir le contact avec un Bonaparte libérateur de l’Italie et créateur des républiques sœurs, cisalpine, helvétique, ligure, d’Ancône, romaine ou parthénopéenne (Naples). Établi à Vienne en 1796, il est victime d’une trahison et arrêté à Trieste en décembre 1797 – là comme en Grèce, bien des Grecs sont hostiles, pour des raisons sociales, à la radicalité révolutionnaire même s’ils souhaitent une libération nationale. Les Instructions paternelles approuvent le châtiment, sans citer Rhigas, de ceux qui ont fait preuve d’un « zèle insensé », quand les Instructions fraternelles de Koraïs saluent les « courageux martyrs de la liberté ».

Rhigas est également victime de la solidarité contre-révolutionnaire. Naguère, les Autrichiens appelaient les chrétiens des Balkans à la révolte contre les Turcs. Désormais, c’est pour « préserver de troubles l’État ottoman voisin » et « protéger nos frontières de leur propagation » qu’ils livrent au sultan Rhigas et ses compagnons grecs. L’origine géographique de ceux-ci (Chypre, Chios, Macédoine, Épire…) et la liste de trois mille membres de sa société secrète que la police découvre dans les papiers de Rhigas montrent le caractère « national » et l’ampleur du mouvement en gestation. Quant au fait que des sujets du tsar (expulsés vers la Russie) aient été pris dans le coup de filet, il confirme le strabisme divergent de ces Grecs inspirés par les idéaux de la Révolution française et espérant son secours mais, comme l’écrira l’élève consul de Jassaud dix ans plus tard, prêts à se jeter dans les bras de quiconque veut bien les aider.

Rhigas est né en 1757 à Vélestino, sur le site de l’antique Phérai (d’où les qualificatifs d’origine, Vélestinlis ou Phéraios, accolés à son patronyme), non loin de Volos en Thessalie. Adolescent, il assiste à une scène qui le marque : l’irruption dans une église de Turcs qui interrompent l’office pour contraindre les fidèles à la corvée. Il étudie dans une école de la presqu’île du Pélion, un des apanages de la sultane mère, qui bénéficie d’une très large autonomie locale. À Constantinople, il se frotte aux phanariotes, auprès desquels il va faire carrière dans les principautés danubiennes à partir de 1785 ou 1786. Il mélange les genres : secrétaire de drogman et d’hospodar, commerçant qui investit ses gains dans la terre, interprète au consulat de France à Bucarest. Adepte des Lumières, franc-maçon, convaincu des vertus libératrices de l’éducation, il publie des ouvrages de vulgarisation, mais adapte aussi des nouvelles libertines de Restif de La Bretonne, traduit l’abbé Barthélemy, Montesquieu, La Marseillaise ou les Constitutions françaises de 1791 et 1793, écrit des paroles grecques sur l’air de La Carmagnole. En mai 1797, il met en vente à Vienne une Grande Carte de Grèce en douze feuillets, à la fois encyclopédique, didactique et politique, qui donne les noms moderne et antique des localités, comprend nombre de commentaires historiques et archéologiques, des reproductions de monnaies antiques, des plans de Sparte et Athènes, des sanctuaires de Delphes et Olympie (communs à tous les Grecs), ainsi que ceux des grandes batailles gagnées par les Grecs coalisés contre les Perses durant les guerres médiques…

« Enfant perdu d’un jacobinisme périphérique », selon l’expression de Michel Vovelle, Rhigas publie surtout, en novembre 1797, un Nouveau Statut politique où l’on trouve un manifeste révolutionnaire, une déclaration des droits de l’homme (dont la résistance à l’oppression et des droits économiques et sociaux fort concrets comme l’éducation des filles, un « crédit » accordé par l’État aux inactifs, l’interdiction pour les patrons d’insulter ou de frapper leurs employés, etc.), une Constitution de la future République, parfois plus « moderne » que ses modèles, la Constitution jacobine de 1793 et celle du Directoire.

Dans ce texte, comme dans sa Carte, se dessine une République hellénique comprenant non seulement la péninsule grecque et l’archipel, mais aussi l’Asie Mineure, l’ensemble de la Roumélie et les principautés danubiennes. Une République… byzantine ou ottomane en somme, dotée d’un drapeau tricolore et d’un emblème : la massue d’Héraklès portant « liberté, égalité, fraternité », et autour « pour les lois et la patrie », qui font référence aux héritages antique et byzantin autant qu’à l’inspiration française. Cette République répudie la peine de mort et inclut tous les peuples : « qui gémissent sous la tyrannie insupportable de l’abominable despotisme ottoman (…) sans aucune distinction de religion ».

Quelques années plus tôt, le jacobin hongrois Ignace Martinovics, exécuté en 1795 par les Autrichiens, avait prôné une réorganisation de la Hongrie sur la base de provinces autonomes qui feraient place aux droits des nationalités . Rhigas n’inscrit pas davantage son action dans un cadre ethnolinguistique étroit, et son organisation recrute aussi bien dans les principautés danubiennes qu’en Bulgarie, en Serbie ou au Monténégro. Sa République hellénique est pourtant conçue comme un État unitaire – le modèle est la France jacobine, pas le fédéralisme girondin ni les États-Unis d’Amérique –, dont la langue commune serait le grec, enseigné partout (de fait, il est déjà la langue commune de culture et d’affaires de la région) en même temps que le français et l’italien. Mais si la souveraineté réside dans la nation (ethnos en grec), celle-ci est définie comme l’addition de différentes composantes nationales (génos en grec) reconnues comme égales. Les Hellènes y seraient donc minoritaires parmi les Albanais, Serbes, Valaques, Moldaves, Bulgares, Arméniens, Bosniaques et « autres », y compris les Turcs, qui disposeraient des mêmes droits qu’eux, et participeraient avec eux à l’expression de la souveraineté, à travers un suffrage universel par ailleurs plus large que dans le modèle français, puisqu’il serait étendu aux « hommes et femmes, nationaux et non nationaux ».

Rapidement, le Thourios (chant de guerre) de Rhigas, qui proclame qu’une heure de liberté vaut mieux que quarante ans d’esclavage, est colporté, appris, chanté dans tous les villages grecs. Il deviendra l’hymne des combattants de la guerre d’indépendance, et nombre des plus illustres d’entre eux, comme Makriyannis ou Kolokotronis, verront en Rhigas le semeur des grains dont ils moissonnèrent la récolte. Une tragédie lui fut consacrée dès 1833… interdite sous la monarchie absolue et bavaroise qui sortit de la guerre d’indépendance, de même que la dictature de Métaxas, en 1937, interdira une autre pièce qui lui est consacrée. Théâtre, poésie, images d’Épinal représentant Koraïs et Rhigas soutenant une Grèce blessée sur fond de ruines antiques, romans populaires, groupes politiques, nombreux sont ceux qui, dans une intention ou dans une autre – exaltation du patriotisme hellénique ou promotion d’un fédéralisme balkanique –, voyant en lui un impérialiste grec ou un libérateur des peuples de l’Europe du Sud-Est, auront utilisé Rhigas, toutes choses égales par ailleurs, à la manière dont Jeanne d’Arc a pu l’être en France.

Mais au-delà de l’instrumentalisation de son image, Rhigas reste doublement important. Parce qu’il donne à un mouvement national en gestation un premier corps de doctrine et un projet politique résolument ancrés dans le système de valeurs des Lumières et l’héritage de la Révolution française. Parce que son destin donne à sa cause la force symbolique du martyre : « L’écoulement de ce sang innocent, au lieu d’impressionner les Grecs, les poussera plutôt à la vengeance », écrit Koraïs dans ses Instructions fraternelles. La fin tragique de Rhigas ne fait qu’amplifier l’écho de ses œuvres qui continuent à circuler dans les Balkans, inspirant les générations de ceux qui reprennent son objectif (la préparation d’une insurrection) tout en tirant la leçon de son échec. D’autres organisations prennent le relais. Les loges maçonniques se multiplient dans le monde hellénique. L’Hellinoglosson Xénodochion (Hôtel hellénophone) est fondé à Paris en 1809 ; outre de nombreux francs-maçons, le Corfiote Kapodistrias ou le Français Choiseul-Gouffier adhèrent à cette société qui vise l’éducation des Hellènes en même temps que la restauration d’un empire grec. Une autre, baptisée Philomoussos (Amis des Muses), naît trois ans plus tard, à Athènes puis à Vienne. Présidée par Kapodistrias, elle collecte des fonds (le tsar Alexandre Ier figure parmi les donateurs) utilisés à des fins subversives, en plus de celles, éducatives et culturelles (création d’écoles, de bibliothèques, de musées), qu’elle allègue officiellement.

Enfin, en 1814 à Odessa, deux anciens de l’Hellinoglosson Xénodochion, Nikolaos Skouphas (1779-1819), originaire d’Arta, et Athanasios Tsakalov (1788-1851) de Ioannina, fondent avec Emmanouïl Xanthos (1772-1852) de Patmos, franc-maçon, la Philiki Hétaireia (Hétairie ou Société des amis), dont la direction se transportera à Constantinople en 1818. Comme les carbonari, nés de la lutte contre les Français dans le royaume de Naples, puis reconvertis dans l’opposition clandestine et violente aux régimes absolutistes établis en Italie par la Sainte-Alliance, comme la charbonnerie française, l’Hétairie pratique l’initiation, le serment, le codage des correspondances, le cloisonnement des cellules et échelons.

Elle recrute en Russie et dans les provinces danubiennes, ainsi que dans le Péloponnèse, les îles, en Épire ; la Grèce centrale, la Macédoine, la Thessalie et l’Asie Mineure (sauf Smyrne) y sont sous-représentées. Chypre reste à l’écart du mouvement, mais des Serbes, des Bulgares et des Valaques s’y affilient également. Si sa base sociale est majoritairement la nouvelle bourgeoisie, la volonté de ses fondateurs de rester flous quant aux objectifs politiques autres que la libération nationale lui rallie nombre de notables ou de membres du clergé comme Mgr Germanos, métropolite de Patras. Enfin, à défaut de Kapodistrias, ministre des Affaires étrangères de la Russie depuis 1816, qui a décliné l’offre, Alexandros Ypsilantis, phanariote, aide de camp et ami du tsar, prend la tête de l’Hétairie en 1820."

Tout cela n'ayant, bien entendu, aucun rapport avec la situation actuelle de la Grèce...

vendredi 23 mars 2018

Le ca va mieux...

Comme un lecteur, Philippe, réagissait à mon dernier billet en décrivant les signes qu'il voit en Grèce d'une certaine reprise d'activité, je reproduis ici la réponse détaillée que je lui ai faite, parce que je crois qu'il s'agit d'un sujet vraiment fondamental aujourd'hui, notamment en raison de la propagande écrasante distillée chaque jour, chaque heure, chaque minute par les médias dominants. Non, je le maintiens, ça ne va pas mieux, ni en Grèce, ni en Italie (comme l'ont montré les résultats des élections législatives qui traduisent un état de décomposition politique alarmant), ni en Espagne, ni au Portugal, ni en France. Et voici pourquoi.

Cher Philippe, ce que vous décrivez n'est hélas qu'un trompe-l'oeil. Pourquoi ? D'abord parce que, comme je le dis dans mon billet, c'est l'effet mécanique de la baisse du taux de change de l'euro durant la phase qui a suivi la "crise". L'effet d'asphyxie sur l'économie grecque s'est atténué, permettant une stabilisation de l'activité à des niveaux extrêmement bas (la destruction de richesses a été pire qu'au pire de la Grande Dépression des Etats-Unis, dont ceux-ci ne sont en fait sortis qu'avec la deuxième guerre mondiale). Rappelons durant cette phase longue à ceux qui ont peur des effets d'une dévaluation qui suivrait la sortir de l'euro que cette monnaie s'est dévaluée entre 2009-2010 et 2016 2017 de l'ordre de 30 % (près de 1,60 dollar à la veille de la crise, moins de 1,10 entre octobre 2016 et avril 2017).

C'est la SEULE raison du faux mieux que l'on voit aujourd'hui en Europe : ce mieux relatif n'est ni l'effet des coupures budgétaires, de a déflation imposée par l'Allemagne, des job acts à la Renzi, de la destruction systématique des classes moyennes; il n'est que l'effet d'une surévaluation monétaire qui est devenue moins violente. Cette surévaluation est une sous-évaluation pour l'Allemagne, qui justifie parfaitement les mesures anti dumping prises par Trump contre l'Allemagne, puisque l'euro est une monnaie à ce point stupide qu'elle est surévaluée pour les économies les plus faibles de la zone qu'elle étouffe, alors qu'elle est sous-évaluée pour les économies les plus fortes (au premier rang desquelles l'allemande) auxquelles elle permet de s'enrichir encore en accumulant de l'excédent commercial.

Or l'économie grecque, pour repartir vraiment après les destructions de potentiel économique qu'elle a subies du fait de la surévaluation de l'euro durant des années et des années, auxquelles s'ajoutent celles des politiques imposées par l'UE depuis 2010, aurait sans doute besoin, par rapport au niveau atteint alors d'une dévaluation supplémentaire de même ampleur, voir un peu plus grande pour une parité de 0,7 à 0,8 dollar. Aucune économie dans le monde, nulle part, jamais, ne peut durablement repartir avec une monnaie surévaluée de 30 à 40 %. c'est comme si vous demandiez à un athlète de courir une course avec un boulet de 30 à 40 kilos attaché à la cheville. Il n'empêche que cette baisse de 30 % du taux de change a évidemment redonné un peu d'air à l'économie grecque, comme à l'italienne, à l'espagnole, à la portugaise, à la française...

Mais ceci est désormais derrière nous ! Ce matin, l'euro est à 1,23 dollar alors qu'il était à 1,03 en décembre 2016, c'est à dire une réévaluation de l'ordre de 20%, comme si le poids au pied de votre coureur avait augmenté de 20 kilos... Les effets de la baisse de l'euro ne se sont vus qu'avec retard ; il en ira de même pour ceux de la hausse : un pays ne peut simplement pas vivre avec une monnaie en pareil décalage avec ses fondamentaux ! D'autre part, le déficit commercial a considérablement augmenté en 2017 alors même que les exportations augmentaient, ce qui signifie simplement que les "réformes" imposées par l'UE ont mis en place une économie du Tiers Monde qui produit des exportations de faible valeur , grâce à des salaires bas, alors qu'elle doit importer des produits qu'elle ne produit plus. Ce que les néomarxistes appellent de la croissance sans développement.

Cette structure est doublement dangereuse. d'abord, elle produit, en dernier ressort, de la dette en plus, c'est à dire qu'elle renforce la dépendance de la Grèce par rapport à ses créanciers qui n'ont toujours pas consenti la moindre restructuration significative de la dette existante. Ensuite, les emplois créés sont des emplois peu qualifiés qui peuvent être déménagés très vite ailleurs si les conditions salariales ou de change apparaissent plus favorables ailleurs. Ce type de "croissance" n'est donc ni pérenne ni générateur de hausse ou, en l'occurrence, de récupération du niveau de vie perdu.

Toute hausse de salaire rendrait notamment ces emplois non compétitifs avec des emplois situés dans des pays voisins. De surcroît cette croissance en trompe l'oeil est essentiellement le fait "d'investisseurs" étrangers, c'est à dire d'un capitalisme qui délocalisent aussitôt les revenus de leurs activités et qui n'ont aucun scrupule à délocaliser les emplois dès lors que les conditions seront jugées meilleures ailleurs. Ajoutons que les ressources d'un développement propre et durable - les cerveaux jeunes, dont la formation a été payée par le contribuable grec - sont massivement partis, et continuent à partir créer de la plus-value ailleurs.

Ajoutons encore que, dans les pays développés, la croissance repose à 60-70% sur la consommation intérieure. Or, les caractéristiques que je viens de vous décrire rendent forcément cette consommation atone et lui interdisent de repartir puisqu'on continue à étouffer la demande par de nouvelles baisses programmées des retraites. Et même si, par miracle, elle repartait, elle créerait du déficit commercial et de la dette supplémentaires puisque la Grèce serait obligée d'importer ce que, du fait de la surévaluation de l'euro et des politiques européennes, elle ne peut plus produire. Si l'on ajoute à cela la dégradation continue des systèmes publics de santé, d'éducation, et cerise sur le gâteau, l'incertitude géopolitique sur laquelle l'UE détourne la tête, je ne vois vraiment pas comment on peut continuer à soutenir que "ça va mieux".

En réalité, ce qui se met en place en Grèce aujourd'hui, ce n'est pas un redémarrage de l'économie, c'est une structure d'économie coloniale.