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jeudi 24 mars 2016

Larmes, perpétuité, sondage

Mogherini, qui ne représente rien et ne sert à rien (mais qui coûte cher !), chougne un bon coup pour montrer qu'elle existe ; la foldingue qui connaît des moments de grâce dans le métro demande la perpétuité perpétuelle après un attentat dans le métro. Eh voilà c'est reparti pour un tour !

Trente ou quarante ans que nos politiques ne pensent plus, trente ou quarante ans qu'ils réagissent. Comme ils ont abandonné tous leurs moyens d'action sur le réel à une Europe qui ne connaît que le fric, le libre-échange, les lobbys, le Marché et la Concurrence, ils n'en ont plus lorsque l'histoire, le tragique de l'histoire, leur revient en pleine gueule.

Alors ils leur reste à manifester leur compassion frelatée, leur larmes aussi indécentes que pathétiques, leurs minutes de silence qui n'en finissent pas, à la mémoire des victimes de leur irresponsables politiques (passoire Schengen, euro générateur de chômage de masse, démontage de la nation qui conduit les paumés à se réfugier dans des indentités tribalo-religieuses, construction d'Etat mafieux dans les Balkans, comme le Kosovo inépuisable réservoir d'armes, récompenses données au sultan islamo-fasciste Erdogan, légions d'honneur décernées aux décapiteurs de sorcières, vente du pays à la découpe au Qatar... les trois principaux parrains de Daesh), leurs gesticulations dont ils ne perçoivent même plus le ridicule. : quinze lois sur le terrorisme en quinze et bientôt une de plus sur la perpétuité perpétuelle sur laquelle, bien sûr, le fou furieux de Valls est ouvert à la proposition, sur laquelle, bien sûr, la zinzin Royal et sa bravitude n'ont pas de tabou...

Ils n'ont pas de tabou, forcément, parce qu'ils sont le néant. Tout ces gens-là ne méritent décidément plus que notre mépris.

Et puis encore... il semblerait que, pour certains, la solution serait de remettre le renseignement... à Bruxelles bien sûr ! C'est vrai que l'UE ayant détruit tous les secteurs dont elle a pris la charge et que Schengen ayant organisé la libre circulation des terroristes, il est urgent de lui déléguer la sécurité et le renseignement. Faut-il rappeler aux sombres crétins qui se font l'écho de cette brillante idée, qu'il n'y a pas plus de sécurité et de renseignement, qu'il ne peut y avoir de monnaie sans Etat, qu'il n'y a pas et qu'il n'y aura pas d'Etat européen. Si l'échec et les ravages de l'euro ne vous suffisent pas, il est en effet urgent et prioritaire de faire ce saut... dans le vide !

En Grèce, un sondage intéressant vient de sortir. On sait ce que je pense des sondages électoraux grecs : la manipulation, pour le référendum comme pour les élections de septembre était si évidente qu'ils n'ont plus à mes yeux aucune crédibilité.

Mais celui-ci n'est pas un sondage électoral, c'est une espèce de baromètre du moral des Grecs...

Avec toutes les précautions d'usage, quelles conclusions peut-on en tirer ?

- 77 % des personnes interrogées se sentent plus loin de l'UE qu'il y a un an et 61 % ont une mauvaise opinion de l'UE, contre 48 % le mois dernier ;

- 45 % sont contre l'euro (36 % il y a un mois) lors même que 58 % pensent que si la Grèce sortait de l'euro les choses iraient plus mal... ce qui montre bien que les Grecs sont de plus en plus conscients que, même s'il doit y avoir un moment difficile à passer, il faut en passer par là... et que si Syriza avait fait cette pédagogie-là, depuis le début, il avait toutes les chances de convaincre ;

- 86 % sont contre le nouveau memorandum et 54 % pensent que l'Etat marche moins bien qu'avant les memorandums ;

- 88 % ont une mauvaise opinion du gouvernement et 85 % ont la même opinion de l'opposition, ce qui montre bien que la politique de capitulation de Tsipras, comme je l'écris ici et ailleurs depuis l'été dernier, a discrédité TOUTE parole politique ;

- enfin, Tsipras (29 % de bonnes opinions) et son ministre de la Défense Kamménos (23 %) sont aujourd'hui les dirigeants politiques les plus impopulaires, à l'exception du chef d'Aube dorée (11 %), le moins impopulaire, le nouveau chef de la droite, fils de Mitsotakis, frère de Bakoyannis, mouillé dans le scandale Siemens, atteint 44 % de bonnes opinions contre 54 % de mauvaises...

mardi 1 mars 2016

S'informer sur la Grèce

Une excellente et salutaire initiative de Baptiste DERICQUEBOURG, que j'ai connu sur Facebook, mais qui - sage - a abandonné ce média qu'il trouvait trop chronophage et envahissant (il m'arrive de penser la même chose...). Baptiste est professeur de lettres classiques en classes préparatoires à Saint-Brieuc ; il a enseigné durant deux ans à la défunte antenne de la Sorbonne à Athènes, connaît bien et aime la Grèce, les Grecs et leur langue.

Afin de combler le déficit d'information sur la Grèce dans notre beau pays, il a décidé d'ouvrir un blog où il publiera des traductions d'articles de presse parus en Grèce. Le premier, c'est aujourd'hui un article de Leftéris Charalambopoulou dans le numéro 50 du mensuel grec Unfollow consacré aux options tactiques qui seraient celles de Tsipras, à un moment où sa position devient de plus en plus intenable et est intitulé : "Alexis Tsipras se prépare-t-il à s'évader de son poste de premier ministre ?"

jeudi 26 novembre 2015

La majorité de Tsipras continue de s'effriter

Le départ de Sakellaridis( dont j’ai parlé il y a quelques jours) a été suivi de nouvelles défections à l’intérieur du groupe parlementaire Syriza : une abstention et un vote contre lors du vote du dernier paquet de mesures prévoyant notamment la levée partielle de l’interdiction de saisie du domicile principal. Ces deux députés ont été immédiatement exclus de Syriza, la majorité se trouvant désormais réduite à deux voix.

Or les créanciers multiplient les exigences, face à un gouvernement qui a abdiqué en juillet toute velléité d’échapper à leur logique. Une énième réforme des retraites et baisse des pensions déjà amputés de 40 % depuis cinq ans est à l’ordre du jour.

Du coup, Tsipras vient de prendre l’initiative de demander au président de la République (de droite, qu’il a choisi et fait élire) de réunir l’ensemble des chefs de parti demain. Dans quel but, sinon pour élargir sa majorité afin de pouvoir faire voter les prochains paquets qui risquent de ne pas l’être si interviennent de probables et prévisibles défections de députés Syriza qui se rendent compte, un peu trop tard, de la logique catastrophique sur laquelle ils se sont fait élire. C’est exactement le scénario que j’ai maintes fois annoncé ici.

Dès les lendemains de la capitulation de Tsipandréou, le 13 juillet, et dès ceux de la victoire à la Pyrrhus des législatives de septembre, j’ai écrit que l'issue prévisible - moyennant un délai de "décence", était l’entrée au gouvernement de l’Union des centres, du PASOK, voire de Potami et pourquoi pas de la ND... Ce qui était le but, dès janvier, de Juncker (qui souhaitait tant revoir des "têtes connues" à Bruxelles), Merkel/Schäuble et tous leurs larbins - français et autres.

On y arrive : la logique de l'UE, de l'euro, de la soumission est une logique d'airain. Dès lors qu'on a renoncé à s'en affranchir, on ne va plus que de reniement en trahison.

Cette étape supplémentaire et déterminante devrait lever les dernières ambiguïtés, les doutes et les illusions de ceux qui, désespérément, refusent de voir la réalité depuis le Diktat de juillet. L’Union européenne est une dictature impotente (on le voit à propos du terrorisme, des migrants…), comme l’URSS vers la fin. Cette dictature est impotente, mais c’est une dictature, et malheureusement pour lui, malheureusement pour les Grecs surtout, Tsipras n’en est plus que l’agent plus ou moins consentant.

Et les Grecs ? Une nouvelle grève générale aura lieu le 3 décembre, tandis qu'hier une bombe explosait devant le siège de la fédération patronale. Le risque, et la responsabilité de Tsipras et Syriza, en mettant fin à l'espoir qu'ils avaient fait lever, c'est bien sûr, face à l'absence de perspective politique (que renforcerait encore un gouvernement dit d'union nationale en manifestant de manière incontestable la collusion de Syriza avec la vieille caste politique discréditée), le dérapage dans la violence.

lundi 27 juillet 2015

Courte chronique nisyriote (7) - A Nisyros, on emm... Merkel

Hier c'était la panilliri d'Aghos Pantéleïmonas, à Avlaki. Petit monastère blanc, lune à moitié de sa course faisant scintiller la mer jusqu'à Tilos. Tilos qui, avant le coucher de soleil, était enrubannée de nuages qui ont rampé au ras de l'eau toute la journée, alors que de mon côté, celui d'Emborio, c'était grand beau grand bleu.

Violon, bouzouki, toute l'île rassemblée pour faire la fête - malgré Merkel.

Entendu : "Elle peut nous étrangler, elle n'aura pas notre peau, et elle ne nous empêchera pas de danser". Elle ? Devinez ! Le double tour de force de ce qu'on appelle l'Europe et qui n'est plus depuis longtemps que le moteur et le paravent du néolibéralisme, s'il a jamais été autre chose en dehors de la parenthèse de Gaulle, c'est d'établir une hiérarchie des peuples, comme d'autres Allemands, à d'autres moments voyaient le monde comme une hiérarchie des races, et de les dresser les uns contre les autres. Jusqu'où ? L'Europe c'est la paix ??? Non l'Europe allemande prépare les guerres de demain.

Entendu aussi, au hasard de ces 15 jours de mémorandum Tsipras, pire que les mémorandums Papandréou et Samaras : "Il nous a bien eu, faire naître l'espoir, nous appeler à voter et tuer l'espoir..." Son compère : "Je t'avais pourtant bien dit qu'il était comme les autres". Un autre : "mais pourquoi il nous a demandé de voter si c'était pour accepter une semaine plus tard, pire que ce qu'il nous avait demandé de refuse ?"

Là est la question. Sans réponse, pour moi. A moins qu'il ait fait campagne pour le Non en espérant que la trouille ferait sortir un Oui des urnes qui lui permettrait d'accepter ce qu'il ne voulait pas prendre le risque (de sortir de l'euro) de refuser.

Il, c'est Tsipras bien sûr. Un copain : "quand Hollande a été élu, il l'a appelé Hollandréou... Maintenant, on peut l'appeler Tsipandréou". La déception est immense, la colère rentrée aussi. Rentrée jusqu'à quand ? Car où est désormais l'alternative démocratique ? C'est une responsabilité historique qu'a pris Tsipras avec sa première capitulation qui en entraînera d'autres. Avec sa décision d'accepter les voix de la droite, du Pasok et des oligarques euromédiatiques de Potami pour faire passer ses textes contre une partie de ses propres députés.

Tout cela fait très dangereusement grandir le total discrédit de la politique et des politiques dans un pays où ce discrédit a déjà depuis longtemps atteint la cote d'alerte...

Combien de temps cette apostasie lui permettra-t-elle de survivre comme Premier ministre ? On parle d'élections en septembre, on parle d'un "vrai Syriza" avec Varouf et Lapavitsas... Certains aussi conservent un espoir : il ne pouvait pas rompre au début de la saison touristique, il les enverra chier à la rentrée." Tha doume, comme on dit ici... Moi je n'y crois pas vraiment.

Moi, avec les Nisyriotes, j'ai dansé la sousta jusqu'à deux heures du matin passées. Ca fait du bien d'être ensemble. Ca réchauffe, ça console aussi un peu, fugacement. Je ne sais pas à quelle heure ils ont fini, mais je sais que la fille de pasteur luthérien bornée ne transformera jamais les Grecs en Teutons.

mercredi 15 juillet 2015

Chroniques nisyriotes (6) et rhodienne : la roche tarpéienne si près du Capitole ou qui perd gagne

Samedi soir, nous avions rendez-vous sur la place d’Emborio, « notre » village, avec Iannis, le cadre de Syriza (plate-forme de gauche) dont j’ai déjà parlé ici, Dimitri, un copain prof de gym, et son amie, eux aussi électeurs de Syriza et du Non, et un Gréco-français prof de philo dans une université américaine. Sur notre plateia (place), il y avait peu de monde aux terrasses des deux tavernes (celle de Katina et Dimitri d’un côté, celle de Triandaphyllos et de son frère Iannis de l’autre : nous prenons soin d’alterner ! Cette fois, c’était chez Triandaphyllos), la nuit était douce, un chat noir courait sur le faîte du mur d’une maison ruinée qui borde un des côtés, puis traversait sur une des deux arches qui surplombent la rue qui part vers l’intérieur du village, une chevêche d’Athéna était posée au sommet du poteau télégraphique qui est juste derrière, la fumée du volcan s’échappait, comme d’habitude, de deux trous du mur qui fait face à l’entrée de la taverne (en hiver, les chats viennent se blottir près de ce chauffage central naturel)… J’avais mi un polo rouge ; Iannis était tout de noir vêtu : en deuil en raison de la proposition Tsipras de la veille, me dit-il d’entrée. Révolté par ce que Tsipras allait proposer à Bruxelles, il ne savait pas encore ce que serait l’issue tragique du lendemain. Nous avons longuement discuté, confronté nos incompréhensions, nos interrogations, nos analyses… en mangeant, en buvant... Trop. Je dois ma première vraie cuite (et je crois bien ma première à l’ouzo) depuis plus de vingt ans à Tsipras !

Les anciens Romains avaient coutume de dire qu’on pouvait vite parcourir le chemin qui menait du Capitole, où Rome célébrait ses héros, à la roche tarpéienne, où elle exécutait les condamnés. Jamais sans doute un responsable politique européen n’a parcouru aussi vite le chemin – du Capitole lorsqu’il a triomphé, au moins en apparence, au référendum de dimanche dernier, à la roche tarpéienne de Bruxelles où il s’est rendu, le vendredi suivant, portant lui-même une proposition qui contenait les instruments de son supplice, jusqu’à dimanche où il a consenti à son exécution.

Le dimanche, il obtenait l’appui massif (61,3 %) du peuple, qu’il avait sollicité, pour rejeter les mesures que l’Allemagne désormais hégémonique et sans contrepoids dans l’Union européenne, exigeait des Grecs à travers un Eurogroupe, volontairement transformé en instrument docile du néoimpérialisme allemand ; vendredi, il revenait à Bruxelles avec des propositions pires que les exigences qu’il avait demandé au peuple de grec de repousser cinq jours plus tôt ; dimanche, il capitulait en rase campagne, approuvant tout et plus encore, renonçant à toutes les lignes rouges, acceptant de revenir sur des mesures prises depuis son arrivée au pouvoir, d’étouffer un peu plus une économie moribonde par une criminelle politique de déflation, d’asphyxier le tourisme, un des derniers moteurs de l’économie qui marche encore à peu près, de tuer les îles qui, partout en Europe, bénéficient d’abattements fiscaux, au nom de la continuité territoriale, puisque tout y est plus cher, consentant même à la mise en place d’un ubuesque mécanisme de coupure automatique des dépenses publiques en cas de dérive par rapport aux imbéciles prévisions des Purgon et et Diafoirus de l’Eurogroupe… et n’obtenant rien en contrepartie, qu’une vague mention d’un éventuel reprofilage (pas même réduction) de la dette – une de ces « promesses » qui, comme disait feu Pasqua, n’engagent que ceux qui les gobent.

La seule consolation que lui laissaient ses tortionnaires allemands et leurs assistants bourreaux de l’Eurogroupe était de pouvoir dire que le bradage du patrimoine commun des Grecs – appelé privatisation en novlangue européenne – ne serait pas opéré par une structure néocoloniale… localisée au Luxembourg, centre européen de l’évasion fiscale organisée pendant des années par l’actuel président de la Commission, mais par une structure néocoloniale localisée en Grèce – les vautours allemands, français, etc. se disputant déjà les meilleures parts du festin.

Comment un homme élu en janvier sur le thème de la dignité restaurée, de la fin de l’humiliation permanente infligée au peuple grec depuis 5 ans, de la rupture avec les mortifères politiques de déflation, de la préservation de ce que 5 ans de ces politiques criminelles ont épargné d’Etat social, de la restauration des droits qui appartiennent en principe aux principes de l’UE, mais dont l’UE a systématiquement organisé la destruction depuis 5 ans en Grèce, a-t-il pu se trahir aussi complètement et trahir ses électeurs ?

Comment l’homme qui avait promis de restaurer les droits du Parlement, niés pendant cinq ans par l’adoption contrainte de textes scélérats, souvent anticonstitutionnels, selon une procédure d’urgence abusive, a-t-il pu utiliser ces mêmes moyens pour faire adopter sa proposition, puis consentir à ce que les droits du Parlement soient de nouveau bafoués – les exigences européennes supposant le viol réitéré de ses droits et l’adoption de nouvelles mesures à l’évidence anticonstitutionnelles ?

Comment l’homme qui a si durement condamné les mémorandums Papandréou et Samaras a-t-il pu endosser un troisième mémorandum bien pire que les deux premiers ?

Comment, huit jours après avoir obtenu un mandat clair, massivement exprimé, plus massivement que personne ne pouvait le craindre ou l’espérer, pour rompre avec les logiques qu’on tentait de lui imposer, a-t-il pu capituler ainsi ?

Car le mandat de rupture a été exprimé, malgré une abstention forte (il faut savoir que les Grecs votent souvent dans leur village d’origine et non sur leur lieu de résidence ; le référendum ayant été organisé en une semaine, beaucoup d’entre eux n’ont pas eu le temps ou la possibilité matérielle d’organiser leur voyage sur leur lieu de vote : cela ne signifie pas que les résultats auraient été notablement différents s’ils avaient pu se déplacer… d’autant que les partisans du Oui avaient a priori davantage les moyens financiers d’un déplacement rapide que les partisans du Non), par un électorat dépassant très largement les frontières de la majorité de janvier. Et alors même que les médias dominants ont fait une incroyable propagande de trouille pour le parti perdant –, à l’exception de l’audiovisuel public récemment ressuscité après avoir été supprimé d’un trait de plume et de manière totalement antidémocratique, pour satisfaire aux exigences de l’UE par le gouvernement droite-socialiste en 2013. L’opposition était en déroute (droite radicalisée pour une bonne part de la Nouvelle Démocratie, piteux reliquats du PASOK, parti croupion de Potami créé par les oligarques des médias probablement avec l’argent de Bruxelles ; on a vu, ces derniers temps, combien Juncker choyait ces collabos qu’il espère depuis janvier placer au centre du jeu politique ; il sortait en outre totalement de son rôle et violait le devoir de neutralité de sa fonction en manifestant son soutien à un parti d’opposition d’un gouvernement démocratiquement élu… ceci ne pouvant sans doute pas être mis totalement au compte de l’alcool) ; huit jours après avoir été battue à plat de couture dans les urnes, l’opposition est – par la grâce de la capitulation de Tsipras –, victorieuse dans les faits.

Ainsi, grâce à Tsipras, qui perd gagne !

Alors n’en doutons pas : ce qui s’est passé en Grèce ces jours-ci est un coup d’Etat, sans chars et sans police politique – pour l’instant, et il est vrai que les médias dominants sont sans doute plus efficaces pour le soutenir que la terreur policière. C’est un coup d’Etat organisé de Berlin et de Bruxelles, contre la Grèce, son peuple et la démocratie. C’est un coup d’Etat auquel a consenti le président de la République française et la représentation nationale qui s'est ainsi placée dans la lignée de celle qui vota les pleins pouvoirs à Pétain et de celle qui adopta le traité scélérat, copier-coller du traité repoussé par les Français par référendum.

Car le rôle à vrai dire pitoyable de soi-disant médiateur joué par Hollande est une pure fumisterie. Hollande est passé sous la table devant Merkel le jour où il a renoncé, sous prétexte d’un soi-disant volet de croissance, aussi crédible que la perspective d’un reprofilage de la dette grecque aujourd’hui, à obtenir la renégociation du scélérat traité de discipline budgétaire signé par un Sarkozy sans légitimité, à la veille d’être battu, sous la férule allemande et sur un coin de table. Depuis ce jour, la parole de Hollande n’a plus le moindre poids nulle part, et à Berlin ou Bruxelles moins que partout ailleurs. La posture française n’a jamais été qu’une posture, un leurre. Si Tsipras y a cru, il s’est une fois de plus cruellement trompé. Or donc Berlin a fomenté en Grèce un coup d’Etat qui, s’il arrive à son terme aboutira à un gouvernement, sous la présidence de Tsipras ou d’un autre, de collaboration et de coalition entre la partie pasokisée de Syriza, Potami, le PASOK et pourquoi pas la ND en tout ou partie. C’est le vœu qu’exprime Juncker depuis les élections de janvier : revoir des têtes connues.

Or on aurait tort, parce qu’il est un ami très proche de la dive bouteille et que ses vice-présidents baltes extrémistes sont les vrais patrons de la Commission, de prendre à la légère ce que dit le parrain de l’évasion fiscale en Europe promu à la présidence de ladite Commission. Il l’a dit dès les lendemains de l’élection de janvier : il ne peut y avoir de choix démocratique en dehors des traités européens. Autrement dit, il n’y a plus de démocratie en Europe, puisque la politique monétaire est fixée dans ses principes par les traités et que la politique monétaire est un instrument essentiel de la politique économique qui, dès lors, sort du champ démocratique. Le rite électoral ne sert plus, en conséquence, qu’à désigner ceux qui conduiront la seule politique économique autorisée par les traités. Ce n’est plus une élection, c’est un concours de beauté ou d’élégance entre des ectoplasmes qui ne se distinguent plus que par des choix sociétaux, à la marge.

Et l’on voit ces jours-ci ce qui arrive à ceux qui entendent prendre encore la politique et les élections au sérieux, qui entendent sortir de ce rôle d’ectoplasme desservant le culte européen de Tina. Intimidation, étranglement, exécution publique.

Cette « séquence », comme écrivent aujourd’hui les chargés de propagande qui sont indûment appelés journalistes, aura permis au moins une chose : faire tomber les masques. Montrer le vrai visage de ce qu’il est convenu d’appeler « l’Europe » : la néodictature d’une oligarchie chargée d’imposer aux peuples qui n’en veulent pas la politique issue de l’idéologie qui donne sa substance aux traités européens.

L’Europe n’a jamais été la belle idée qui a servi à la vendre aux opinions européennes. Elle n’a jamais été la paix. La paix en Europe après 1945, c’est la bombe atomique et l’équilibre de la terreur. Quant à l’Allemagne, elle a joué un rôle de déclencheur et d’accélérateur dans les guerres de sécession yougoslaves, afin de reconstituer son Lebensraum slovène et croate, puis dans la guerre au Kosovo, que l’Europe a été bien incapable de contrer. Elles a, par ses provocations irresponsables, déclenché la guerre en Ukraine.

Dès l’origine, l’Europe a été et n’a été qu’une idée de technocrates croyant savoir mieux que les peuples ce qui est bon pour eux, se croyant la légitimité de le leur imposer et de créer le cadre qui empêcherait ces peuples de faire des « bêtises ». Jean Monnet, agent d’influence américain (stipendié ou non peu importe) et tous les pères fondateurs, comme il y a des pères de l’Eglise, à commencer par Robert Schuman, qui vota les pleins pouvoirs à Pétain – chef d’un Etat dirigé par des « technocrates compétents » et dont l’idéologie européenne fut constamment affirmée – avant de se refaire une virginité dans la démocratie-chrétienne, partagent cette idéologie de la compétence technocratique qui doit s’imposer à la souveraineté populaire.

Là est le code génétique de l’idéologie européenne. Le seul. Et seul de Gaulle a stoppé, provisoirement, cette logique. Depuis, elle n’est plus stoppable : j’ai écrit mille fois qu’un carcan ne se réforme pas ; un carcan, on le brise ou on y crève.

Que la gauche sociale-démocrate d’abord, puis dite radicale aujourd’hui, ne parvienne pas à voir que l’Europe n’est pas, n’a jamais été et ne sera jamais une ébauche d’internationalisme, qu'elle a toujours été, qu’elle n’est que et ne restera que le paravent et le moteur d’un pouvoir oligarchique et de l’idéologie libérale est une des tragédies de notre époque. Il n’y a pas, il n’y aura jamais, il ne peut pas y avoir « d’autre Europe », « d’Europe sociale », « d’autre politique » dans le cadre européen, parce que le cadre européen a précisément été conçu dès l’origine, et complété au fils des ans, pour servir à quoi il sert : empêcher une « autre politique ».

En refusant de voir cette réalité, la gauche sociale-démocrate d’abord, puis dite radicale aujourd’hui, se condamne à l’impuissance, au reniement de ses valeurs et à la trahison des engagements quelles prennent devant les électeurs et qu’elles sont obligées de trahir, pour cause d’Europe, lorsqu’elles parviennent au pouvoir. Parce que l’Europe interdit de se saisir des instruments qui permettraient la mise en œuvre d’une « autre politique ».

La seconde tragédie européenne c’est que, fascinée par la bonne et impossible Europe qui n’adviendra jamais, ces gauches sociale-démocrate hier ou dite radicale aujourd’hui, en se condamnant elles-mêmes à l’impuissance et à l’échec, laissent le monopole de la défense de la souveraineté populaire à l’extrême droite qui, partout en Europe, récupère les voix de ceux qui sentent que le nœud européen est ce qu’il faut trancher. Aube dorée est la création de la politique Merkel-Barroso-Sarkozy ; la percée d’Aube dorée aux prochaines élections grecques, si par malheur elle advient, sera le résultat du refus de Syriza de voir la réalité de ce qu’est l’Europe et de sa résignation à appliquer, de force sans doute, mais à appliquer tout de même, la politique Merkel-Hollande-Juncker.

La survie et la reconstruction de la démocratie et de l’Etat social en Europe exigent de détruire aujourd’hui jusqu’aux fondements de cette Europe-là, pour reconstruire, ensuite, autre chose, sur d’autres bases.

En l’occurrence, en matière monétaire, la substance des traités est fonction du rapport psychiatriquement maladif du peuple allemand, et non seulement de ses dirigeants, à la monnaie. Hélas, en effet, l’Allemagne reste traumatisée par son expérience d’hyperinflation des années 1920 – qui n’a pourtant pas déstabilisé la République démocratique de Weimar –, alors qu’elle ne l’est pas par la politique de déflation du chancelier Brüning, du Zentrum (ancêtre de la CDU de Merkel et Schäuble), dont les effets économiques et sociaux désastreux ont transformé en quelques années le parti nazi de groupuscule en premier parti d’Allemagne. Or, comme l’Allemagne ne voulait pas de l’euro et que Mitterrand voulait à tout prix l’euro – soi-disant pour lui clouer la main sur la table et l’empêcher de dériver hors d’Europe –, ses négociateurs – les désastreux Attali et Guigou – ont tout cédé à l’Allemagne. Et l’euro fut bâti en fonction exclusive de la pathologie allemande de peur de l’inflation.

Mais voilà, aujourd’hui nous sommes prisonniers de ces choix qui nous tuent, et les Grecs en premier. L’euro, par sa surévaluation, qui ne correspond qu’à des critères allemands (économie de niche peu sensible à la concurrence, retraites en partie par capitalisation dans un pays vieux qui font du taux de change de la monnaie la garantie du pouvoir d’achat des retraités, principale clientèle à choyer par les partis candidats au pouvoir ou détenteurs du pouvoir), privilégie la rente sur la production. Il étouffe littéralement les économies faibles comme celles de la Grèce, ou les économies généralistes comme celles de la France ou de l’Italie qui produisent des produits concurrencés à l’extérieur de la zone. C’est d’autant plus vrai depuis que ce qu’il est convenu d’appeler l’Europe a abandonné ses deux principes fondateurs : le tarif extérieur commun et la préférence communautaire. En se faisant le vecteur du libre-échange généralisé, cette Europe a mis ses travailleurs protégés en concurrence avec les semi-esclaves d’autres régions du monde, ceci avec une monnaie surévaluée et intouchable en raison de la pathologie allemande. Dès lors, les pays qui ont adopté cette monnaie n’ont plus comme seule variable d’ajustement, pour maintenir un minimum de compétitivité, que de couper dans les salaires et de détruire l’Etat social.

Mais il y a pire : comme les pays de l’euro ont des forces et des faiblesses différentes, et des trajectoires divergentes, les pays faibles qui auraient dû voir leurs monnaies dévaluer, leurs exportations vers les pays forts de la zone être de ce fait facilitées alors que les importations de produits de ces pays auraient dû être plus chères et donc moins accessibles, l’euro a joué dans ces pays le rôle de la morphine sur un malade, permettant de s’endetter à bas coût au profit des pays forts qui ont vu leurs exportations facilitées, alors que les celles des pays faibles étaient freinées par la non dévaluation de leur monnaie, faisant exploser leur déficit commercial et, en dernier ressort, leur dette. L’absence de réajustement des parités n’a donc cessé d’enrichir les riches et d’appauvrir les pauvres. La seule solution à ce problème serait des transferts des riches vers les pauvres – comme, dans le cadre national, entre l’Ile de France et la Creuse ou la Corse… –, mais ceci est impossible en Europe, parce que l’Europe n’est ni un Etat, ni un espace démocratique et qu’elle ne le deviendra pas. L'ex-Yougoslavie déjà est morte du refus des « riches », Slovènes et Croates, de payer pour les pauvres, Bosniaques, Macédonien et Kosovars. L'Union européenne est en train de mourir sous nos yeux du même syndrome créé par l'euro... ce qui sera finalement son seul avantage : avoir fait crever cette structure antidémocratique qui l'a engendré. Mais hélas il y faudra encore du temps, de la souffrance des peuples, des morts que tue l'euro par suicide, faute d'accès aux soins, etc., des vies qu'il détruit.

La clé de la question grecque est là : si la Grèce reste dans l’euro, elle devra indéfiniment continuer à couper dans ses dépenses et dans ses coûts pour compenser la surévaluation d’une monnaie dont le taux de change n’a rien à voir avec ses performances économiques. Une monnaie n’est pas un fétiche, c’est un instrument. En 2008, l’euro était au taux absurde de 1,60 dollar, alors que la Grèce aurait eu besoin d’une monnaie à 0,9 ; aujourd’hui le taux de change de l’euro a baissé, mais du fait des politiques de déflation euro-allemandes, la Grèce a perdu 25 à 30 % de son PIB. Pour que son économie reparte, il lui faudrait une monnaie à 0,6, alors que l’euro est à 1,19. Si la Grèce conserve l’euro comme monnaie, elle devrait donc couper dans ses coûts de production, salaires et dépenses sociales, à hauteur de… 50 % !!!

De même pour le stock de dettes. Un pays ne peut rembourser ses dettes que de deux façons : par la croissance de son économie, mais les mesures imposées par le récent Diktat euro-allemand vont enfoncer encore plus la Grèce dans la récession. Par la dévaluation et l’inflation, qui permettent de rembourser dans une monnaie qui vaut moins par rapport à la richesse produite. En tout cas, jamais, nulle part, dans l’histoire, une dette n’a été remboursée par la mise en œuvre des politiques délirantes que Tsipras vient d’accepter de cautionner.

Or, dans cette affaire, l’homme et la morale importent peu : Tsipras est-il courageux ou lâche, traître ou pas ? Là n’est pas la question. Cet homme a su incarner l’espoir, mais la question de son comportement depuis une semaine est politique. Oui, il a incontestablement trahi ses convictions affichées, ses engagements devant les électeurs de janvier et ceux à qui, en juillet, il a demandé de voter Non. Et oui, il a incontestablement subi des pressions extraordinaires dont on saura peut-être un jour la nature ; je n’exclue ni les menaces de mort, de putsch, ou du genre : vous savez, si la Turquie vous attaque, nous ne pourrons la retenir. Mais là encore ce n’est pas l’essentiel.

La question est fondamentalement, dès l’origine, une question de ligne politique. Avant la victoire de janvier, j’étais très sceptique sur les capacités de réussite d’un gouvernement Syriza si ce gouvernement s’en tenait, dans sa pratique du pouvoir, à l’attachement inconditionnel à l’euro proclamé par Tsipras et le courant majoritaire de Syriza où ont trouvé refuge nombre d’anciens pasokiens qui n’ont rien compris aux raisons de l’échec du Papandréou. Mais en même temps, Syriza était le seul espoir dans la marée de désespérance qui avait submergé le peuple grec après la victoire étroite de la droite en 2012 et le mémorandum Samaras. Et vu l’état de l’opinion alors, on pouvait comprendre que Syriza prenne cette position ; il n’aurait, alors, assurément pas gagné en prônant une sortie de l’euro.

Mais on pouvait aussi parier que, tout en tenant ce discours qui permettait d’arriver au pouvoir, la direction de Syriza était consciente du caractère destructeur de l’euro et que, tout en cherchant un compromis acceptable, le futur gouvernement préparerait, politiquement et techniquement, l’alternative ; la sortie.

Car pour ma part, j’ai toujours été convaincu qu’aucun compromis n’était possible avec ce qu’il est convenu d’appeler l’Europe, parce qu’un compromis remettrait en question ses fondements idéologiques. Jacques Sapir a eu parfaitement raison de faire le parallèle entre ce qui se passe aujourd’hui et la doctrine Brejnev, dite de la souveraineté limitée, qui justifiait l’intervention militaire des troupes du Pacte de Varsovie dans un pays dont les choix remettaient en cause son appartenance au système.

Dès l’entrée en fonction de Tsipras, j’ai été bluffé par son sens du maniement des symboles, par la qualité intellectuelle de son équipe, par les premières mesures qui témoignaient que l’arrivée au pouvoir avait été minutieusement préparée. Je me suis dit que j’avais été trop sceptique ; sans doute par habitude d’être déçu par les politiques qui trahissent leurs engagements, je n’avais pas voulu trop espérer. Mais cette équipe était foutrement convaincante. Et le fait de ne plus accepter la logique mémorandaire de la Troïka constituait pour moi, je l’ai dit à Mediapart, une révolution copernicienne : désormais le gouvernement ressaisissait les leviers de la souveraineté, on ne lui imposerait plus des « reformes » idéologiques, il proposerait ses réformes. Car la Grèce a besoin de réformes : professionnalisation de la fonction publique, lutte contre le clientélisme et la corruption entretenus par les partis soutenus par Bruxelles et Berlin (la corruption profite d’abord aux corrupteurs dont le champion en Grèce s’appelle Siemens, suivi par Krupp, Ferrostal, Dassault… qui ont construit la dette grecque en faisant payer au contribuable grec la surfacturation servant à arroser – on dit huiler en grec – le personnel politique grec que Merkel et Juncker tiennent tant à voir revenir), alourdissement de la fiscalité sur les plus riches et le capital, historiquement sous-imposés en Grèce : tous problèmes auxquels la Troïka ne s’est non seulement jamais intéressé mais qu’elle a de surcroît notablement aggravés.

J’ai alors écrit et réécrit : si le gouvernement croit vraiment à une inflexion des politiques européennes, il ira inévitablement dans le mur, mais si, comme je le crois, il s’engage dans une démonstration pédagogique auprès de son peuple qu’aucune solution de bon sens et de bonne foi n’est possible dans l’eurozone et qu’il prépare techniquement cette sortie (contrôle des capitaux, nationalisation des banques, contingentement provisoire des importations non indispensables durant la période transitoire afin d’assurer l’approvisionnement en énergie et en médicaments, accord avec la Russie, les Brics, pour obtenir des facilités en devises contre des nouvelles drachmes...), alors tout est possible et l’économie grecque ne sera pas longue à repartir, probablement de manière très vigoureuse.

Dans ce sens, j’ai défendu, contre ceux qui y voyaient les prémisses d’une capitulation, l’accord de février. Une sortie sèche, sans préparation, avec une opinion brutalisée, était trop risquée. Il fallait bien s’acheter du temps : l’opinion, ça se travaille, un gouvernement responsable n’est pas là pour la suivre – surtout dans un pays où les sondages sont le fait de sociétés de médias appartenant à la nomenklatura chassée du pouvoir en janvier, violemment hostiles et au nouveau gouvernement et à la remise en cause du cadre européen qui garantit les privilèges de la caste dominante : on a vu la crédibilité de ces sondages qui donnaient le Oui gagnant la veille du scrutin et on peut juger à cette aune les sondages qui prétendent montrer que les Grecs sont à tout prix attachés au maintien dans l’euro –, un gouvernement responsable est là pour montrer à l’opinion que certains choix, même s’ils sont risqués, même s’ils entraînent un surcroît de difficultés passagères dans un premier temps, sont salutaires, vitaux, indispensables.

J’ai eu des doutes, mais j’ai voulu y croire. La ténacité du gouvernement sur ses lignes rouges m’a conforté. Le gouvernement ne pouvait pas, raisonnablement, tenir cette position s’il n’envisageait pas une alternative à l’échec des négociations dans lesquelles il se montrait si coriace. Le référendum m’a conforté : si Tsipras demandait un mandat clair de refus des propositions, c’est que l’alternative était prête. Il allait trancher le nœud gordien. Et la large victoire du Non lui en donnait la légitimité plus que, sans doute, il ne l’avait espéré. Il n’aurait plus qu’à dire, une fois constaté l’intransigeance de la partie adverse, qu’il en tirait les conclusions.

Oui mais voilà, plus que les pressions, la raison de la capitulation c’est que Tsipras n’a jamais sérieusement envisagé la rupture et la sortie. En réalité, ce qui ressort des confidences des uns et des autres c’est qu’il a toujours cru, vraiment, à la possibilité d’un accord. Qu’il n’a jamais envisagé l’option contraire et ses conséquences. C’est plus qu’une erreur de jugement, d’analyse, c’est le résultat d’un aveuglement idéologique sur la nature de l’Europe. Et c’est une faute, pas morale, politique. De celles dont on a beaucoup de mal à se relever, surtout dans un pays qui a été aussi maltraité, brutalisé, que l’a été la Grèce depuis 5 ans, face à une société aussi fragilisée, déstructurée, que l’est la société grecque après cinq ans des médications folles des médecins de Molière euro-allemands.

En réalité, Tsipras a répété la même faute que Papandréou. Dans le troisième tome de La Grèce et les Balkans, terminé à l’été 2013, j’écrivais : « La gestion politique de la crise par Papandréou apparaît elle aussi fort contestable. (…) En entrant dans la négociation sans alternative à son échec – moratoire sur le paiement des intérêts et le remboursement de la dette, défaut partiel voire sortie de l’euro, afin d’exercer des pressions sur l’Allemagne et la France dont les banques, importantes détentrices de dette grecque, avaient beaucoup à perdre –, le gouvernement PASOK s’est mis d’emblée en position d’accepter même l’inacceptable. » Je pourrais réécrire à peu près la même chose sur Tsipras.

Aube dorée ramassera sans doute une bonne partie de la mise, et l’extrême droite devra une fois de plus une fière chandelle à Merkel, Schäuble, Juncker, Hollande et consort. Le reste dépendra des Grecs et de Syriza. Dans l’entretien que j’avais donné à L’Arène nue de Coralie Delaume, je disais qu’en définitive les choses dépendraient sans doute des rapports de force internes à Syriza. Jusque-là, la plate-forme de gauche était autour de 40 %. On a appris aujourd’hui que plus de la moitié des membres du Comité central (au moins 109 sur 201) demandaient la réunion de ce dernier et rejetaient le Diktat euro-allemand qualifié de « coup d'État dirigé contre toute une nation, contre la démocratie et la souveraineté populaire ». De même, est-il probable que Tsipras n’obtiendra pas de majorité pour la politique qu’il a endossée sans l’actuelle opposition. Dès lors, Syriza éclatera-t-il, rêve de Merkel et Juncker depuis le début, laissant la place à une majorité d’apostats, comme dans la période de 1965-1967 qui avait conduit au coup d’Etat des Colonels, et des partis battus en janvier et en juillet par le suffrage populaire ? Ce serait un déni de démocratie patent. Tsipras démissionnera-t-il pour laisser la place à un gouvernement de banquier comme Papandréou en 2010 ? Va-t-on vers de nouvelles élections ? (Mais ce sera compliqué : jusqu'aux dernières élections, la proportionnelle se corrigeait d'une prime de 50 députés sur 300 accordée au parti arrivé en tête afin de faciliter la formation d'une majorité. La Constitution grecque précise sagement qu'une réforme du mode de scrutin, pour éviter les réformes de circonstances, ne peut s'appliquer que dans le deuxième scrutin législatif suivant la réforme. Et Samaras a pris soin de faire supprimer la prime afin d'empêcher un éventuel maintien de Syriza au pouvoir deux mandats de suite. Les prochaines élections se feront donc à la proportionnelle intégrale sans prime, ce qui laisse présager, dans l'état actuel de désarroi de l'électorat, d'une chambre probablement ingouvernable par éclatement de la représentation.) La société va-t-elle faire irruption/éruption (j’habite sur un volcan !) dans le jeu par la rue, les grèves ?

Autant de questions qui montrent que le Diktat ne clôt en rien la question grecque. Il la relance au contraire. Encore faut-il dire que l’argument central de l’intervention pathétique de Tsipras, hier à la télévision, n’est à mes yeux nullement recevable. Le moindre mal est toujours la garantie du pire. Car accepter une capitulation au nom du moindre mal enclenche une mécanique infernale d’autres capitulations consécutives à la première. « Vous aviez le choix entre le déshonneur et la guerre, vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre », dit Churchill à Chamberlain qui rentrait, fier d’avoir évité le pire à Munich en 1938. On ne peut pas plus comparer Tsipras à Chamberlain qu’à Pétain, mais c’est aussi par le moindre mal et la préservation du pire que Vichy n’a cessé de justifier l’armistice qui a entraîné toutes les autres honteuses et criminelles capitulations de l’Etat français. C’est même pour éviter le pire – que les Allemands s’en occupent – qu’on a fait rafler les juifs par la police française, sous prétexte qu’elle serait plus humaine.

La conviction profonde du gaulliste que je reste est que la solution n’est jamais dans le soi-disant moindre mal qui consiste à se soumettre aux soi-disant fatalités et contraintes qu’on vous impose. C’est que le salut est toujours dans le courage et l’intransigeance sur l’essentiel. Même si c’est dangereux, risqué, c’est toujours là qu’est la source du sursaut salvateur.

Ce soir, à Rhodes où je suis depuis lundi, où j’ai parlé hier aux francophones qui m’ont fait le plaisir de m’écouter dans ce lieu superbe qu’est l’Auberge de France, un 14 juillet, grâce à l’initiative d’Alain Grandjean, d’où je repars vers mon volcan demain, où je vois devant moi, les formidables murailles des chevaliers de Saint-Jean, les églises byzantines, les minarets ottomans, le clocher de la cathédrale catholique construite durant l’occupation italienne, devant le soleil qui se couche sur ce superbe panorama qui garde les traces de l’impérialisme turc et des impérialismes occidentaux qui, dans le passé, ont si souvent et tant maltraité ma pauvre Grèce, je souhaite ardemment que le peuple grec, aujourd’hui, trouve, comme ses ancêtres en bien d’autres moments tragiques, les voies du salut dans le sursaut et pas dans l’affaissement, dans le courage et pas dans la capitulation.

PS du jeudi matin : 229 des 300 députés ont voté la capitulation ; 64 s’y sont opposées, dont l’ancien ministre de l’Economie Varoukafis et la présidente du Parlement Zoé Konstantopoulou. Syriza dispose de 149 sièges et son allié souverainiste Grecs indépendants 13. La majorité de janvier compte donc 162 députés. Les 13 ANEL ont validé la capitulation ; 32 Syriza ont voté contre, 6 se sont abstenus, une n’était pas présente. Tsipras n’a donc obtenu le soutien que de 123 députés de sa majorité et fait passer sa capitulation avec le soutien du parti fantoche Potami et des battus ND et PASOK du suffrage universel. C’est une bien mince légitimité pour continuer à prétendre gérer le désastre.

lundi 13 juillet 2015

Varoufakis témoigne

dans Le Soir...

Oui Tsipras a choisi... de trahir, c'est à dire de ne pas sortir de l'euro ce qui le condamnait à tout accepter.

Oui "l"Europe" est bien une dictature allemande.

En attendant ma prochaine chronique mercredi...

Ce qui est vrai dans ce papier de Romaric Godin, excellent, comme d'habitude, c'est que les masques sont tombés et que seuls les crétins ou les cyniques peuvent désormais prétendre que l'Europe et l'euro sont autre chose qu'une machine à défaire la démocratie et l'Etat social.

Ce que Romaric ne dit pas; c'est que c'est cela depuis toujours : un e monnaie qui appauvrit les pauvres et enrichit les riches, qui prive les peuples de tout droit de regard sur la politique économique, un fétiche monétaire antidémocratique et criminel.

Dès janvier, puis lors de "l'accord" de février, j'ai écrit; dit et répété que soit Syriza l'avait compris et qu'il préparait le peuple grec à la sortie de l'euro que celui-ci croyait pouvoir garder en ayant une "autre politique" - qui a toujours été impossible dans le cadre de l'euro - et qu'il se préparait techniquement à cette sortie, soit il irait dans le mur. Il est dans le mur.

J'ai écrit dès le début qu'on ne réforme pas un carcan, on le brise ou on y crève. Manifestement, Tsipras a décidé d'y faire crever les Grecs. Reste à savoir s'ils y sont résignés.

samedi 11 juillet 2015

Entre deux chroniques nisyriotes (3)

Alors là je ne comprends plus et je ne soutiens plus.

Obtenir l'appui du peuple à plus de 61 % pour repousser un énième paquet déflationniste suicidaire pour le pays et pour son propre gouvernement et, moins d'une semaine après, proposer un énième paquet déflationniste et tout aussi suicidaire est simplement absurde.

Sauf à penser que le référendum était une ruse, que Tspiras espérait un oui qui le ferait tomber à gauche ou qui le conduirait à constituer avec Potami le gouvernement dont on rêve à Bruxelles depuis janvier.

Ceci est une faute. De celles dont on risque de ne pas se relever ; elle est d'autant plus impardonnable à mes yeux que le référendum donnait la légitimité pour avancer dans la voie du salut - la sortie de l'euro.

Reste l'hypothèse de la proposition faite pour être une ultime fois repoussée.

Je n'y crois plus vraiment.

Sauf cette hypothèse, le gouvernement de Syriza/ANEL qui vient de refuser de sortir du piège eurodéflationniste se condamne aux échecs en chaîne et au destin politique du PASOK.

J'espère avoir tort.

jeudi 9 juillet 2015

Entre deux chroniques nisyriotes (2) !!!

Maintenant, est-ce que Tsipras va à la crise ou va-t-il signer un compromis boiteux avec qq concessions de pure forme des autres ? Mon copain cadre de Syriza ici, que je viens de croiser, et qui se prépare à aller au comité central, le craint et me dit que, s'il fait ça, la plate-forme de gauche à laquelle il appartient ne l'acceptera pas : éclatement du parti et crise politique ? Gouvernement des pasokiens de Syriza + Potami + ???

mardi 7 juillet 2015

Entre deux chroniques nisyriotes !!!

En fait Nisyros a voté à presque 75% pour le Non, record grec avec Chania en Crète, d'après mon copain Chiclet !!! Demandez-vous pourquoi on a choisi cette île... ou pourquoi elle nous a choisis ! Vive les Nisyriotes !!!

Je suis fier d'être un peu des leurs !

Sinon, l'Internet remarche au village !

lundi 6 juillet 2015

Chroniques nisyriotes (5) – Oi Ellines den einai rayades !

Emborio, dimanche 5 juillet, 23h33, 23° et 971 millibars à ma table de travail

Donc, les grandes orgues de la trouille n’auront pas suffi !

Depuis hier, ma chambre sent le thym, la sarriette et l’origan. Hier, nous sommes allés faire la cueillette sur les hauteurs du village, entre la citerne municipale et le cimetière. En se promenant au hasard, pendant que je jouais du sécateur, Frédéric a découvert un point de vue que nous ignorions encore, depuis plus de vingt ans que nous fréquentons cette île : un vallon aux versants couverts de fougères, parsemés de chênes verts modelés, courbés, sculptés par le vent dominant, avec ici ou là quelques chèvres. Un paysage des Bucoliques de Virgile. Nous nous sommes assis là, dix, quinze minutes, pour jouir de cette découverte : la mer, le ciel en dégradés de bleus ; Kos et la côte turque à l’arrière-plan. Sérénité.

Avant-hier, nous étions montés jusqu’à l’un de nos lieux préférés dans l’île, un petit plateau isolé (une bonne heure de marche et un raidillon terminal), autrefois voué aux nymphes. Ici, il y eut, semble-t-il, une source, jusqu’à ce qu’un tremblement de terre ne l’obture ; là, il y a une petite église dédiée au Christ « nymphios » (céleste époux), régulièrement reblanchie, où des îliens et un pope montent célébrer le culte une fois l’an. Un peu plus loin, nous accomplissons toujours un pèlerinage… en visitant la petite église entièrement troglodyte et à demi souterraine au centre de laquelle se trouve un pilier possiblement minoen. Plus loin, on traverse un petit bois – dont j’ai toujours pensé, dès ma première visite, qu’il avait été un bois sacré d’Artémis. Puis on arrive au point d’où l’on a une vue imprenable sur la zone des cratères et où, à chacune de nos excursions (deux fois, trois fois par an), je prends, au déclencheur automatique, une photo de nous deux… J’ai toujours imaginé que, plus tard, nous les regarderions dans la continuité. Même endroit, tous les trois ou six mois, durant…

Là aussi c’est l’impression d’être loin de tout, de l’agitation du monde, de sérénité.

Et pourtant, depuis huit jours, cette sérénité ne fut jamais complète : toujours au cœur, à l’esprit ou à l’estomac, cette question : auront-ils le courage ? céderont-ils aux intimidations, à la peur que les grandes orgues de la trouille ont serinée sur tous les tons et sur toutes les ondes (sauf celles de l’ERT, l’audiovisuel public récemment ressuscité) ? Car la trouille fut le seul argument de campagne des eurolâtres – vraie droite, droite du PASOK dissimulée sous le vocable de socialiste, droite de Potami, nouveau parti fantoche que Berlin et Bruxelles ont tenu sur les fonds baptismaux en espérant qu’il servirait d’appoint à une majorité collabo après l’éclatement espéré de Syriza.

Mais voilà, le déferlement inouï de propagande des médias dominants, tous ligués contre le Non, et les grandes orgues de la trouille n’auront pas suffi.

Lorsque nous étions arrivés à Nisyros, en juin 2012, le jour des élections qui devaient porter au pouvoir la droite et le PASOK, nous avions croisé, peu après notre sortie du bateau, notre ami Iannis, militant de Syriza, dont j’ai déjà parlé dans mon billet sur Schäuble et le kontosouvli. Il croyait à la victoire : « tu vas voir, m’avait-il dit, on va leur montrer qu’on n’est pas des rayades » (den eimaste rayades). Raya, au pluriel rayades, c’était le mot par lequel les Turcs, pendant les quatre siècles (plus dans le Dodécanèse) de domination ottomane, désignaient les Grecs – et plus généralement les chrétiens. Au sens propre : le troupeau ; celui qui se laisse conduire, maltraiter, mener à l’abattoir. Quant au « leur montrer », il s’agissait bien sûr des Allemands, et plus largement des Européens qui leur obéissent le petit doigt sur la couture du pantalon – du genre Sarkozy ou Hollande.

En 2012, les Grecs avaient eu peur.

Mais de 2012 à 2015, la politique néolibérale et déflationniste appliquée en Grèce par le gouvernement – droite et « socialistes » –, a été si injuste, si imbécile, si inefficace, si destructrice de toute une société – à l’exception des plus favorisés, merci pour eux, ils vont très bien ! – qu’en janvier dernier, les Grecs ont dit une première fois que non, ils ne seraient plus des rayades. À tort ou à raison, trop d’entre eux pensaient désormais qu’ils n’avaient plus rien à perdre.

Ce soir, ils viennent de le dire une seconde fois. Haut et fort. Depuis huit jours, nous nous demandions s’ils auraient l’audace. Car depuis huit jours, les pressions, les menaces n’ont pas cessé : Armaguedon, l’Apocalypse est pour demain ! Les banksters de la Banque centrale européenne ont aussi essayé le coup de l’étouffement : avec la fermeture des banques devenue inévitable, au moins on allait faire peur aux retraités !!! Manque de pot… J’ai croisé Paraskévi, tout à l’heure, juste avant de remonter au village : c’est une vieille dame charmante et très digne, qui a été très malade il y a deux ans, plus de 80 ans, elle a élevé trois filles et trois garçons, tenu un restaurant, aujourd'hui un bar avec un de ses fils, en même temps qu'elle continue à s'occuper des Rooms to let de la famille : c'est bien connu, les chauffeurs de taxi grecs sont aveugles, tous les Grecs feignants et en retraite à 45 ans... comme écriraient le Bild ou Libération, comme diraient un Quatremer ou un Guetta, un Leparmentier ou un Couturier, un SPD allemand ou un socialiste français. Elle était bien contente, Paraskévi, le premier signe qu’elle m’a fait avec un grand sourire aux lèvres, comme je m'approchais pour l'embrasser, c’est de taper du plat de sa main droite sur le poing serré de sa main gauche : et bien profond !

Plus tôt, nous avions vu un de ses fils (il a vécu et travaillé longtemps aux Pays-Bas) descendre les marches du bureau de vote : « Nein, nein et nein », nous avait-il répondu lorsque nous lui avions posé LA question.

Nisyros, 800 habitants, a voté Οχι à 70 %, le Dodécannèse à 65 %, un peu plus que la moyenne nationale. Mais ce qui est passionnant, c’est de voir que le Non l’emporte partout. Même en 1974, après la chute des Colonels, lors du dernier référendum – monarchie ou république ? –, alors que la République l’avait emporté par 69,18 % des suffrages exprimés, les nomes (départements) de Laconie – fief réactionnaire du sud – et des Rhodopes au nord avaient voté pour la monarchie. Cette fois, ces deux nomes-là ont également voté Non. Comme le fief méssénien de l’ultradroitier Samaras, comme l’Épire ou les confins bulgares, structurellement de droite depuis la guerre civile. Dimitra, qui cultive les pommes de terre à Névrokopi (les meilleurs de Grèce !), un petit village du nome de Drama, près de la frontière bulgare, m’a envoyé ce SMS : « Sur 2021 voix que j’ai comptées, 1228 disent Non. Je n’en crois pas mes yeux !! La droite était toujours largement majoritaire ici. »

C’est un vrai vote national, franc et massif.

Accueilli ici dans le plus grand calme ; presque avec indifférence.

Moi, c’est une soirée dont je me rappellerai longtemps. Confiant au début de la campagne, j’ai eu un coup de mou au milieu de la semaine, lorsque j’ai vu l’incroyable violence de la campagne de trouille. Depuis deux jours, je pensais de nouveau que le Non allait l’emporter… Frédéric refusait de donner le moindre pronostic. Aujourd’hui, je pensais à un 52-48 pour le Non, j’espérais 55 – sans y croire. Lorsque nous sommes arrivés à Mandraki, sur le coup de 19h30, j’avais une boule à l’estomac… Puis on a vu les télés qui donnaient une légère avance pour le Non et ce fut le soulagement. Puis, devant un ouzo, une assiette de tyrokaftéri (fromage pimenté) et une autre de beignets à la pastourma et au fromage, nous avons senti l’espoir monter en voyant les résultats régionaux qui donnaient bien plus qu’une petite avance… Je n’en ai pas cru mes yeux en voyant la première estimation à 61 % !!!

Quelle leçon nous donne ce peuple ! Une fois de plus. Courage et inflexibilité dans l’adversité. Résistance. Les Grecs de 2015 sont les dignes fils de Makriyannis et des combattants de 1821, de ceux du Οχι à l’ultimatum italien de 1940 et des combattants d’Albanie, de ceux de l’EAM et de l’ELAS.

Et puis il y a la joie – intense – d’imaginer la tronche de Merkel, Juncker, Hollande et consorts, la rage de l’eurocrature…

Maintenant, rien n’est réglé ; tout commence. Le gouvernement Syriza-ANEL (Grecs indépendants) a su conduire l’action pédagogique dont je parle depuis janvier, créer le kairos ; il a gagné son pari. L’ultradroitier Samaras ne peut que démissionner, l’opposition est en ruines. Tsipras va retourner « négocier »… mais le plus probable, à mes yeux, c’est qu’il n’obtiendra rien. Parce que l’eurocrature et l’Allemagne se sont assises depuis longtemps sur la démocratie. Alors ? Ce que n’a pas compris le KKE (parti communiste orthodoxe) qui a prôné l’abstention, mais n’a apparemment pas été suivi par sa base (à moins que le mot d’ordre interne ait été de voter Non tout en refusant d’afficher un soutien au gouvernement), c’est que, dialectiquement, ce référendum crée une situation nouvelle. Il ne donne pas – hélas, à mon avis – un mandat au gouvernement pour sortir de l’euro, mais il constitue un pas supplémentaire, décisif, vers cette sortie… si l’on considère que les eurocrates n’en tiendront aucun compte – autrement qu’en paroles.

Ce résultat ne doit pas être gâché en acceptant, demain, un paquet de mesures déflationnistes qui serait comparable – avec quelques concessions de forme – à celui qui vient d’être rejeté par le peuple souverain.

Ce Οχι doit servir de base à une stratégie de rupture. Le gouvernement a désormais la légitimité pour la conduire. Pour ma part, je suis plus confiant que jamais.

L'autre leçon, française, de ce scrutin grec c'est que si, au lieu de trahir dès le lendemain de son élection les engagements qu'on a pris devant les électeurs et de passer sous la table au premier froncement de sourcil de Merkel, on tient ses engagements et qu'on résiste aux fausses fatalités, on a le peuple avec soi, au lieu de l'avoir contre soi.

lundi 29 juin 2015

Chroniques nisyriotes (4) - Alexis et le noeud gordien

Gaullien ! voilà le premier mot qui m'est venu à l'esprit, lorsque j'ai entendu Tsipras à la radio.

Ce n'était pas tout à fait en direct. Je m'étais couché vers 23h00 sur mon moni - le lit traditionnel du Dodécannèse - on y monte par un petit escalier ; autrefois, en hiver, on mettait les bêtes dessous pour assurer le chauffage central. J'avais lu pendant une bonne heure les passionnantes Histoires grecques de Maurice Sartre, éteint vers minuit...

Je me suis réveillé vers 3h30, pourquoi ? Ca ne m'arrive jamais ici. Frédéric était lui aussi réveillé, dans la pièce d'à côté, la radio à l'oreille. Lorsqu'il m'a entendu bouger, il m'a crié : - Tsipras a annoncé un référendum.

- Quoi ?

- Un référendum.

J'ai cru rêver.

- Sur quoi ? La sortie de l'euro ???

- Sur les propositions des institutions...

On s'est mis à discuter... une semaine avant le vote, c'est constitutionnel ? Je n'ai pas ma Constitution grecque ici. Pas de vraie campagne, quelles conséquences...

On ne s'est rendormit que lorsque le char d'Apollon pointait au-dessus de la presqu'île de Cnide. Le vieil Homère et l'aurore aux doigts de rose... Comment mieux dire les choses ? Hier, je me suis aussi replongé, pour mon prochain projet romanesque, dans Mémoires d'Hadrien... A vous décourager d'écrire, Yourcenar, tellement c'est beau, bien, juste...

Mais revenons à nos moutons.

Gaullien, Alexis. Devant un problème qui met en jeu l'avenir de la nation, devant le chantage des vautours, devant l'ultimatum de l'eurrocrature qui, chaque jour depuis cinq mois, montre un peu plus son hideux visage paratotalitaire - propagande, négation de la souveraineté des peuples, adhésion exigée à son projet européen de destruction systématique de l'Etat social et de la démocratie -, il en appelle au peuple.

Impardonnable pour l'eurocrature. Lorsque Papandréou en avait eu la velléité - le seul moment où il aurait pu s'élever au-dessus de son triste destin de laquais, de collabo, il s'était rapidement couché, avalant l'humiliation infligée par la patronne Merkel et son roquet Sarko qui lui avaient interdit de consulter le peuple sur le plan d'aide et lui avaient intimé l'ordre de ne le faire que sur la sortie de l'euro, puis se retirant devant un banquier qui faisait entrer l'extrême droite au gouvernement - pour la première fois depuis la chute de la dictature en 1974, et sans que cela n'émeuve personne à Bruxelles, à Berlin, à Paris.

Alexis, lui n'a pas cédé. Alexis n'est pas un Gauleiter d'une province périphérique de "l'Empire". Alexis n'est pas un comptable, c'est un politique. Il a préparé le kairos, et il l'a saisi. Il ose parler de souveraineté, de chantage, d'humiliation, de dignité.

Alexis, c'est Alexandre devant le noeud gordien. Un noeud indénouable, on le tranche.

Maintenant la parole est au peuple. J'espère qu'il donnera la bonne réponse : celle du courage, de la dignité, du refus de l'humiliation continuelle et de la mort lente, sans fin, que signifierait la perpétuation des politiques criminelles de déflation. C'est maintenant au peuple de dire - ou pas - le grand NON de Kavafis dont je parlais dans mon précédent billet. Le OXI, comme le firent les Grecs le 28 octobre 1940 face à l'ultimatum fasciste.

Dimanche nous avons écouté le débat au Parlement, retransmis toute l'après-midi et une partie de la nuit; en direct, sur l'ERT, qui avait été fermée par le collabo Samaras et qui a recommencé à émettre le matin du jour où je partais d'Athènes vers Patras.

Deux discours sortaient du lot, celui du ministre de la Défense, Panos Kaménos, des Grecs indépendants, ces gaullistes grecs qui ont eu le courage de transcender les clivages partisans pour appuyer et participer à la politique de sursaut national de Syriza et qui sont, depuis le début, bien plus proches des positions de la plate-forme de gauche que de celles de l'aile "modérée" de Syriza dont toute la tactique de Berlin et de Bruxelles visait à ce qu'elle trahisse pour gouverner, selon les Diktats de Bruxelles et Berlin, avec le parti fantoche Potami. Cette tactique-là aussi a échoué.

Kaménos a beaucoup parlé des îles, qu'étoufferait une nouvelle hausse de la TVA, au mépris du pribncipe de la continuité territoriales dont bénéficient toutes les autres îles européennes - à commencer par la Corse. Il a parlé des coupes budgétaires qui empêcheraient les avions de l'armée grecque de voler, les bateaux de sortir des ports... qui livreraient les îles grecques à la moindre provocation d'un pouvoir turc qui pourrait bien chercher dans l'aventure extérieure une solution à ses problèmes internes. Il a parlé en somme de salut public. Des sanglots dans la voix.

Et puis il y a eu le discours de Zoé Konstantopoulou, la présidente du Parlement, qui elle a parlé de la crise humanitaire, des mesures imposées par la Troïka qui sont contraires aux principes de la Charte des Nations Unies, d'une logique mortelle pour les plus faibles...

A côté de cela, les pitreries dérisoires de la droite, la rage du Pasok qui a perdu son âme et son honneur depuis si longtemps, et la bêtise à front de taureau du KKE (communistes orthodoxes) renvoyant une fois encore dos à dos Syriza et la droite étaient franchement pitoyables.

Maintenant la parole est au peuple. ici tout est calme. Les gens parlent beaucoup, avec passion. Dans un sens ou dans l'autre. Il y a ceux qui ont peur : on leur a tellement répété que recouvrer sa souveraineté monétaire entraînerait une catastrophe biblique ! Alors que les pays qui vont bien en Europe sont ceux qui ont su conserver leur souveraineté monétaire ! Alors que le reste de l'euro a plongé dans la croissance molle puis dans la récession sans fin en même temps qu'elle adoptait l'euro ! Et puis il y a ceux qui préfèrent vivre debout qu'à genoux, en obéissant, à la schlag, aux Diktats de Bruxelles et Berlin, même s'ils savent qu'il y aura une période difficile à passer avant de renouer avec la vie...

J'espère de tout mon coeur que les seconds seront, dimanche, plus nombreux que les premiers !!!

vendredi 26 juin 2015

Chroniques nisyriotes (3) – Schäuble, Copernic, le kontosouvli et moi

Emborio, jeudi 25 juin, 13h00, 24° et 970 millibars à ma table de travail

« Si on sort de l’euro, vous croyez qu’on aura droit à l’été ? » On a bien ri, avant-hier soir, avec Iannis, le fils de Katina (la meilleure cuisinière de l’île) et Dimitri, au Balkoni, la taverne d’où l’on a un point de vue imprenable sur la caldeira et les cratères au fond. Iannis nous racontait qu’il avait vu cette phrase commentant, sur Internet, une photo d’Athènes sous la pluie. Athènes sous la pluie à la fin juin ! Décidément, plus rien ne va dans ce pays depuis que les communistes sont au pouvoir !!! – comme on dit rageusement au SPD allemand, où l’on n’est pas plus avare de clichés qu’au journal conservateur Die Welt, lequel accusait récemment la Grèce de n’avoir pas cessé de déstabiliser « l’ordre européen », depuis le soulèvement contre les Turcs en 1821, ce qui est tout de même un comble pour un journal du pays qui, deux fois en un siècle, a conduit l’Europe et le monde au chaos et à la boucherie. Comme on disait chez moi, c’est l’hôpital qui se fout de la charité.

Cela dit, chez nous aussi l’été se fait attendre. Ici, c’est le vent d’ouest qui souffle – fort – sans désemparer depuis plusieurs jours : plus de cigales ; avant-hier soir, Frédéric a remis le pantalon long et nous avons sorti tous les deux les sweats ; hier à 17h30, je frissonnais sur le balcon où je travaillais ; et le soir pas une seule de ces petites chouettes – des chevêches d’Athéna, à chaque fois le bonheur de ces rencontres est identique – posées au milieu de la route et qui nous font nous arrêter parfois plus de dix fois lorsque nous remontons, de nuit, de Mandraki à Emborio.

Nous étions allés faire des courses, nous étions aussi allés relever le courrier Internet. Au village, le wi-fi est en panne depuis une semaine. Apparemment c’est le relais de Giali, l’île de pierre ponce et d’obsidienne, en face, entre Kos et nous, qui est en carafe. Pour combien de temps ? Dans ma boîte aux courriels, il y avait un message venant de Rhodes : c’est confirmé, le 14 juillet j’y parlerai de mes livres, de la Grèce, de l’actualité, aux francophones de l’île. Et cela se passera au consulat, c’est-à-dire à la magnifique Auberge de France, siège des institutions de la « nation de France » au temps de l’État chevalier, sis dans l’odos Ippoton (rue des Chevaliers), cet ensemble incomparable d’architecture occidentalo-médiévale en Orient. J’en suis à la fois heureux et fier !

Il y avait aussi un message d'une journaliste du Figaro, qui souhaitait avoir mon avis sur le fait de savoir pourquoi la Grèce n'avait jamais fait les "réformes" - ce mot magique de la novlangue européenne pour destruction de l'Etat social et de la démocratie - que d'autres ont faites depuis si longtemps. Vous devinez ma réponse...

À part cela, samedi dernier, je suis allé à Kardaména, sur l’île de Kos (patrie d’Hippocrate), pour aller chercher Frédéric qui arrivait le soir de Paris. J’en ai profité pour acheter un citronnier, un bougainvillier et une lavande, que j’ai plantés à notre retour. J’en ai profité aussi pour aller me baigner à Therma, à l’extrémité orientale de la côte qui fait face à Nisyros. Là, au pied de la falaise blanche, sur laquelle les chèvres font de la varappe pour aller brouter la moindre touffe d’herbe poussée sur la paroi, une source d’eau brûlante et soufrée se mêle à la mer dans un cercle de rochers, alors que des chapelets de bulles s’échappent du fond pour venir éclater à la surface… comme dans une baignoire de champagne. J’ai trempé là plus de deux heures, alternant (en compagnie d’une improbable oie blanche qui y éprouvait, elle aussi, une manifeste félicité !) les allers et retours du plus chaud – à peine supportable – au débouché de la source, vers le cercle de rocs entre lesquels pénètre la fraîcheur de la houle, et partant de temps à autres faire quelques brasses en pleine mer.

Détente, bonne fatigue, relâchement de tout le corps, vacuité de l’esprit, bien-être, impression d’harmonie avec le monde… Et comme lorsque, à Nisyros, nous allons visiter Polyvotis (voir la première des chroniques nisyriotes), le plaisir de sentir, ensuite, l’odeur du soufre sur ma peau. Car j’adore l’odeur du soufre… indice de ma nature démoniaque sans doute.

La traversée du matin, je l’avais faite sur le Panaghia Spiliani (du nom de la Vierge de la caverne, vénérée dans une église semi-troglodyte qui domine Mandraki… je vous raconterai l’histoire une autre fois), le bateau de l’île qui fait l’aller et retour chaque jour avec Kos. Nous étions là, en janvier dernier, lorsqu’une très forte tempête l’a malmené : tant que lorsque le capitaine a voulu l’emmener à Giali, dans un mouillage moins exposé, il a été brossé contre le quai. Il a passé plusieurs semaines en réparation ; il est comme neuf.

Or, à bord du Panaghia Spiliani, samedi matin, il y avait Iannis (un autre), un copain, qui se rendait à une réunion de cadres de Syriza à Patmos. Iannis appartient à la plate-forme de gauche, il souhaite la sortie de l’euro depuis bien avant la victoire de janvier dernier, parce qu’il sait bien que, dans l’euro, aucune autre politique n’est possible, et que Syriza a été élu pour mener une autre politique. Nous avons discuté pendant toute l’heure de traversée de la situation, des « négociations » en cours, de l’accord tout juste signé avec Poutine sur le gazoduc vers l’Italie et l’Europe danubienne. Ce jour-là, il croyait que Tsipras ne céderait pas, que la sortie de l’euro serait pour bientôt.

(On l’a croisé aujourd’hui, quelques heures après la rédaction de ce billet, en remontant de la plage : il est beaucoup moins sûr et craint que Tsipras ne cède ; ainsi vont les choses en Grèce, ces temps-ci : incertitude, expectative, perplexité : un signe donne de l’espoir sur la résolution des gouvernants et, le moment d’après, un autre plonge dans l’inquiétude sur leur détermination, leurs désaccords et leurs fins ultimes).

Il m’a dit aussi qu’un « plan B » était prêt, notamment sur les questions cruciales de la période de transition – qui, à n’en pas douter, sera difficile – que sont les importations d’énergie et de médicaments… J’espère qu’il a raison, je le lui ai dit, et que grandissait, en France, le nombre de ceux qui pensent que l’euro et l’UE sont une catastrophe pour les peuples européens, qui sont solidaires des Grecs, qui espèrent qu’ils sont bien en train d’ouvrir le chemin, qu’ils ne caleront pas.

Puis alors que le bateau commençait sa manœuvre d’accostage, Iannis s’est mis à parler avec un voisin qui, en se levant pour sortir… s’est exclamé : « le Schäuble, on va l’embrocher et le faire cuire en kontosouvli », l’équivalent d’un méchoui.

En réalité, depuis dix jours que je suis ici, ce qui me frappe c’est combien les gens parlent facilement de cette sortie de l’euro. Avec exaspération, souvent, à l’égard de ce qu’il est convenu d’appeler l’Europe et à l’égard de l’Allemagne. Quelques jours après mon arrivée, c’était un troisième Iannis, qui loue une quinzaine de chambres, que je connais depuis 20 ans, qui a deux fils, Odysséas (Ulysse) et Orestis, et que je n’avais jamais entendu parler politique. Il me confiait avoir vu sur Internet que mes livres marchaient bien et me demandait s’il pourrait bientôt les lire en grec. Je lui répondais que plusieurs éditeurs grecs s’étaient montrés intéressés, mais qu’ils avaient renoncé en raison du coût de la traduction, que j’avais bien été inclus dans le programme d’aide à la traduction Jacqueline de Romilly de l’Institut français d’Athènes, mais que l’aide en question ne couvrait qu’une partie de ce coût et que le reliquat restait un risque trop important pour un éditeur grec dans la situation actuelle. « Ils pourront le faire quand on sera enfin sortis de l’euro », m’a-t-il alors répondu. J’ai bien sûr approuvé, dit que j’avais voté contre, que la France devrait sortir aussi. « C’est le système, a-t-il repris : il a été bâti seulement pour l’Allemagne, il ne profite qu’à elle. »

Et puis hier, chez l’épicier, avec lequel je n’ai jamais parlé politique non plus depuis 20 ans, le poste de télévision montrait les palabres de Bruxelles. Je l’interrogeais sur ce qui se passait… Il a littéralement éclaté : « Des conneries, toujours les mêmes conneries, et ça durera tant qu’on n’aura pas quitté l’euro ! » J’approuvai. « Ils nous étouffent depuis cinq ans, reprit-il en mettant ses mains autour de son cou comme pour s’étrangler, et ils continueront à nous étouffer jusqu’à ce qu’on soit morts ». Là encore, je dis qu’il en allait de même en France, même si nous étions un plus grand pays et que c’était moins violent, plus progressif, que j’avais voté contre Maastricht (les Grecs, eux, n’ont pas eu de référendum). « De toute façon, ça fait partie d’un plan – reprit-il – pour assurer la domination de l’Allemagne, et ça remonte loin. Si on sort, on aura deux années difficiles… » Je l’interrompis pour dire qu’à mon avis, c’était plutôt six mois ou un an. « Moi, je dis qu’on aura deux années difficiles mais ensuite on repartira de l’avant, vers le mieux ; si on reste, ils continueront à nous étouffer jusqu’à la mort. » Nous nous sommes séparés en nous serrant la main plus chaleureusement que jamais.

Bien sûr, cela n’a pas valeur de sondage ; bien sûr, d’autres disent que le gouvernement fait fausse route, qu’il faut garder l’euro à tout prix, mais la nouveauté, depuis janvier, c’est que la volonté de sortie de l’euro se diffuse de plus en plus largement, qu’elle se dit ouvertement, s’affiche, se revendique.

Lors du débat organisé par Mediapart, le 5 mars dernier, j’avais avancé que, en obtenant la fin de la Troïka dans « l’accord » de février, le gouvernement Syriza/Grecs indépendants n’avait pas obtenu qu’une concession sémantique, mais qu’il avait opéré une véritable révolution copernicienne. Le journaliste de Mediapart s’était étonné de cette expression et m’avait demandé, après la fin du débat, si je n’exagérais pas un peu. L’économiste allemand du SPD – qui condamnait assez hypocritement l’intransigeance de Merkel avec laquelle son parti gouverne et n’avait pas résisté à placer un stéréotype malodorant (aussi malodorant que ceux du Bild ou Die Welt) sur le fait que les Allemands consentiraient plus volontiers à « aider » la Grèce si les aveugles n’y étaient pas chauffeurs de taxi – m’avait répliqué qu’il ne savait pas si Tsipras opérait une révolution copernicienne ou s’il en revenait au géocentrisme de Ptolémée, mais qu’il lui faudrait bien revenir sur terre.

Or, jusqu’à cet « accord de février », la Troïka arrivait en Grèce avec ses recettes éculées, ultralibérales, déflationnistes, antisociales. Celles-ci étaient compilées dans des mémorandums de centaines de pages, sans qu’on se soit même parfois donné le mal de les traduire en grec, et les parlementaires grecs devaient adopter ces catalogues sous la forme d’un article unique – le pistolet sur la tempe. On s’assoyait ainsi sur la Constitution grecque, l’État de droit, le droit d’amendement des parlementaires qui est au fondement même de la démocratie représentative, c’est-à-dire sur les principes dont se réclame cette soi-disant Europe qui installait, en fait, une administration de type néocolonial.

La révolution copernicienne de « l’accord de février » c’est que le gouvernement grec proposerait désormais les « réformes » et que, si les « institutions » conservaient le pouvoir de les accepter ou de les repousser, elles abandonnaient celui d’imposer les leurs. Le gouvernement grec ressaisissait ainsi une part essentielle de souveraineté que ses prédécesseurs avaient abandonnée – sans avoir le droit d’y consentir. Parce que, comme en d’autres époques, la caste dont ils étaient issus voyait dans la soumission extérieure le moyen de pérenniser sa position dominante à l’intérieur.

Et depuis février, grâce à cette révolution copernicienne, le gouvernement grec fait la démonstration que les « institutions » ne veulent pas réformer en Grèce – mettre fin au clientélisme des partis que Bruxelles, Berlin et Paris tenaient tant à maintenir au pouvoir et voudraient tant y voir revenir, à la corruption qui a tant profité aux marchands d’armes, entrepreneurs de travaux publics, etc., français et allemands, à l’évasion fiscale organisée au niveau européen par l’ancien Premier ministre du Luxembourg devenu…, mettre fin à la sous-fiscalisation du capital et aux privilèges fiscaux des plus riches… Elles ne veulent pas des « réformes » proposées par le gouvernement grec démocratiquement élu ; elles veulent leurs réformes, idéologiques, que le peuple grec a repoussées en portant l’actuel gouvernement au pouvoir. En faisant des concessions – importantes, chaque fois davantage – ce gouvernement a en outre démontré que les institutions n’en sont jamais satisfaites, qu’en réalité elles ne veulent pas négocier, mais obtenir une capitulation. Et c’est bien le résultat de cette révolution copernicienne et du processus pédagogique qu’elle a enclenché qui se dit dans ce que j’entends ces derniers jours à Nisyros.

Maintenant la question se pose de savoir si le gouvernement ira au bout de sa logique. Tout accord avec les institutions, aujourd’hui comme hier, quel que soit son contenu, serait un mauvais accord, parce qu’il poursuivrait dans la logique délirante des médecins de Molière – purge, saignée, purge, saignée… Une logique qui rendra nécessaire, dans six mois, un nouveau plan « d’économies » et de hausses d’impôts puisque le précédent aura aggravé la spirale déflationniste qui contracte l’activité et donc les recettes fiscales. Le gouvernement ne peut l’ignorer. Et il ne peut ignorer qu’il n’y a pas d’autre politique possible à l’intérieur de l’euro, que conduire une autre politique suppose de sortir de la cage de fer de l’euro. Il se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins.

Mon sentiment c’est qu’il a créé les conditions dans lesquelles le peuple suivrait, parce que la révolution copernicienne de février et ses suites ont convaincu bien des Grecs que c’était la seule solution, et que beaucoup d’autres, même s’ils ont peur, même s’ils bronchent, ne veulent pas d’un retour en arrière – d’un retour à l’humiliation quotidienne qu’ont incarnée les gouvernements du socialistes Papandréou, du banquier Papadimos, de l’ultradroitier Samaras.

Pour les Anciens, il y avait, dans toute entreprise osée, un moment favorable, le kairos. Nous y sommes. Pour Kavafis, le poète grec d’Alexandrie, il y a dans la vie d’un homme le moment de dire le grand Oui ou le grand Non. Si le gouvernement, demain, ne disait pas le grand Non, il raterait le kairos, il enfoncerait un peu plus le pays dans la déflation, il refermerait ce qui n’aurait été qu’une parenthèse de six mois d’espoir et il en paierait bientôt le prix.

Ce serait plus qu’une erreur ; ce serait une faute.

samedi 20 juin 2015

Chroniques nisyriotes (2) – Résumé des épisodes précédents

Voyage à Kos pour acheter des plantes et récupérer mon homme... Je tâcherai de vous poster ce soir un autre billet sur la traversée où il fut question de Grexit et de Schaüble en kontosouvli. En attendant, voici celui d'avant-hier ; le wi-fi du village est en carafe depuis trois jours...

Emborio, jeudi 18 juin, 18h30, 26° et 962 millibars à ma table de travail

Tiens, en écrivant la date, je me rends compte que c’est l’anniversaire de l’Appel. Comme alors, nous sommes dirigés par des gouvernements de rencontre qui pensent que la sagesse est de capituler devant l’Allemagne. Qu’il n’y a pas d’autre solution que l’Europe allemande. Car Vichy fut un gouvernement profondément européen et l’Europe, celle de l’Ordre nouveau, fut un des thèmes majeurs de la propagande vichyste. Quant à Robert Schuman – un de ces « pères de l’Europe » comme il y a des « pères de l’Église » – vota les pleins pouvoirs à Pétain. Pendant que de Gaulle et les premiers résistants, de la France libre ou de l’intérieur, de gauche et de droite, les communistes désobéissant au Parti comme les maurassiens refusant de voir Maurras remiser son nationalisme intégral au motif que la soumission à l’Allemand permettait d’avoir enfin la peau de la Gueuse, entraient en dissidence au nom de la nation, de la souveraineté et de la dignité nationales bafouées, de la République et de la démocratie trahies. La prise de conscience de ce qu’était le nazisme viendrait plus tard ; c’est le réflexe national qui a fait la Résistance, au départ. Rien d’autre.

Avant-hier, taille des figuiers et nettoyage du jardin ; hier, dépose du lavabo pour changer le vieux robinet ; aujourd’hui, rénovation de la table de jardin à l’huile de lin : je travaille beaucoup de mes mains ici, et j’aime ça. Ça me lave la tête.

Hier, je suis aussi allé chercher du miel, celui de Fortunis, à Pali, qui balade ses ruches entre Nisyros et Tilos, l’île voisine, en fonction des floraisons. Le miel sur un yaourt de brebis, avec la peau plissée sur le dessus, et un abricot juteux : un petit-déjeuner de nabab !!! Et aujourd’hui, en partant, vers 16h00, j’ai fait s’envoler, au coin de la ruelle, à 10 m de la maison, une compagnie d’une dizaine de perdrix : couinements et froufrou de plumes d’un toujours laborieux décollage ; les petits ne sont pas encore bien gros. J’avais pour double objectif d’aller me baigner à Avlaki, un petit port abandonné, en bas de Nikeia, qui me fait toujours penser à Tintin et l’île noire, même si, en reprenant Tintin et l’île noire, j’ai constaté, surpris, que ce petit port dont je croyais me souvenir n’y était pas ; puis de remonter à la taverne qui est à l’entrée de Nikeia pour y acheter cinq litres d’huile : ils la font venir du Péloponnèse, elle est extra. Mais chou blanc ; des deux cotés. En arrivant à l’embranchement de la route qui descend à Avlaki, j’ai vu Nikeia prise d’assaut, en quelques minutes, par une masse de nuages sombres, bas, épais, poussés par le vent du sud. De là à ce qu’il pleuve ! Pas étonnant que certains des bleuets et des coquelicots soient toujours en fleurs. Quant à l’huile, leur stock de la saison n’est pas encore arrivé…

Pour le reste il faut que je m’excuse de n’avoir guère alimenté ce blog depuis plus d’un mois, auprès de ceux qui ont eu la gentillesse de m’écrire que ma prose leur manquait. C’est que je n’ai guère cessé de courir derrière le temps. Au début mai, je suis d’abord allé à Thessalonique où le consulat général et l’Institut français m’avaient invité à présenter La Grèce et les Balkans au salon international du livre. Grâce au consul général, M. Le Rigoleur (fin connaisseur de la Grèce, perspicace observateur de la situation et… lecteur enthousiaste de mes trois tomes, ce qui ne gâche rien !), j’ai pu rencontrer là-bas plusieurs universitaires et intellectuels, dont le professeur d’histoire, à l’Université Aristote, Iannis Mourélos. J’étais d’autant plus heureux de le rencontrer que je l’avais largement utilisé pour mes développements sur le dichasmos, la guerre civile larvée de 1915-1917 et l’intervention franco-anglaise qui y met fin, ainsi que sur les fantasmagories d’intervention dans les Balkans qui, en 1939-1940, agitaient un état-major français sûr de ses concepts stratégiques périmés… qui allaient nous conduire à l’effondrement de juin 1940. Comme les Gamelin et Weygand qui nous gouvernent aujourd’hui agitent leurs fantasmagories de reprise et de croissance, en refusant de remettre en cause leurs certitudes néolibérales et eurolâtres qui nous conduisent à l’effondrement de demain.

La présentation au salon, en dialogue avec Iannis Mourélos, fut un succès, et je suis fort reconnaissant à lui, au consul, comme à tous ceux qui ont préparé cet événement à l’Institut, à tous ceux du consulat et de l’Institut qui m’ont accueilli avec chaleur, témoigné l’intérêt qu’ils avaient pris à la lecture de mes livres.

Mais ce qui m’a surpris, c’est la résolution de mes interlocuteurs grecs. Sans doute, tous ne partagent-ils pas ma conviction qu’aucune autre politique n’est possible dans l’euro et que toute autre politique suppose la sortie de cette monnaie stupide et ravageuse pour les économies européennes, à l’exception de celle de l’Allemagne et des satellites de son Lebensraum. Sans doute tous ne pensent-ils pas, comme moi, que l’UE est déjà morte et qu’elle ne fait plus que courir comme un canard auquel on a coupé la tête. Mais incontestablement, pour tous les interlocuteurs que j’ai eus là-bas, des universitaires au prof de français dans une école privée, ou à l’agricultrice des confins bulgares, il n’y a pas de retour en arrière possible et le temps de l’humiliation est terminé.

Incontestablement, la victoire de Syriza et des Grecs indépendants en janvier, leur refus de céder aux injonctions criminelles des créanciers, leur combattivité, leur hargne à défendre, enfin, les intérêts vitaux du peuple qui les a élus, ont provoqué dans ce pays un déclic psychologique, et suscitent un soutien qui dépasse très largement les limites de la majorité qui a porté ce gouvernement au pouvoir. Ce que ce gouvernement ne peut ignorer ; si bien que je pense que ce gouvernement ne dilapidera pas ce capital en acceptant un Diktat, même déguisé, dont il sait qu’il ne réglerait rien, qu’il ne ferait qu’enfoncer davantage le pays dans la spirale déflationniste où les précédents Diktats l’ont plongé et qu’il rendrait inévitable de futurs Diktats… puisque la logique délirante des créanciers est de ne tenir aucun compte des réalités.

De l’histoire de cette Grèce, et de ses rapports complexes avec l’Europe occidentale, qui sont si importants pour comprendre la situation d’aujourd’hui, je suis aussi allé parler, à l’invitation de Bertrand Renouvin, aux Mercredis de la NAR, qui avaient déjà reçu Panaghiotis Grigoriou (voir plus bas), pour une soirée riche en échanges, amicale et chaleureuse.

Cette Nouvelle Action Royaliste, je l’avais un peu perdue de vue depuis mes jeunes années, alors que, face à la disparition du gaullisme dans la trahison libérale, droitière et eurolâtre, le gaulliste de gauche que je n’ai cessé d’être se sentait avec ces « royalistes de gauche », comme avec un Chevènement ou un Seguin, un attachement commun – fondamental et transcendant tous les désaccords – à l’indépendance, à la souveraineté, à la justice sociale. À la conviction que la nation est – aujourd’hui en tout cas – le seul lieu de la démocratie, que le capitalisme n’est pas indépassable, qu’une société n’est pas un marché… bref, avec qui je suis d’accord sur presque tout, sauf sur le but ultime de la restauration monarchique. Car je suis et je reste un républicain, mais un républicain qui sait – aussi – ce que la France doit à la monarchie, dans les moments, en tout cas, où elle sut incarner la nation et ne pas se confondre avec l’égoïsme des privilégiés.

Mais il en va de même, là-dessus, de la République… qui peut être sociale ou réactionnaire, qui peut incarner la défense du bien commun comme sa négation, le courage ou la trahison – ce qu’illustrent aujourd’hui, une fois de plus, ceux qui se sont affublés du nom de Républicains, alors qu’ils ne défendent que des intérêts de caste et qu’ils incarnent la soumission à Bruxelles, à Berlin, à Washington… Pourvu qu’ils aient quelqu’un ou quelque-chose à qui ou à quoi se soumettre – tropisme qu’ils partagent avec ceux qui se disent socialistes et avec qui ils forment le -encore trop - grand parti de l’abandon et de la régression sociale.

De Grèce et d’Europe encore, j’ai causé à Port-de-Bouc, invité par la médiathèque Boris Vian, le cinéma Le Méliès et l’association Hiphaïstia – à l’initiative de Jean-Alex. Merci à lui, à tous ceux qui ont préparé cette soirée, au libraire de L’Alinéa, à tous ceux qui sont venus m’écouter parler du temps long, puis, après la projection de sept poignants courts-métrages de jeunes réalisateurs grecs sur la crise, des conséquences tragiques des politiques conduites par l’UE depuis cinq ans, de la situation actuelle et des incertitudes de l’avenir.

Et puis il y a eu ma contribution à corriger et mettre au point pour les actes à paraître d’un colloque de la Fondation Res Publica de Jean-Pierre Chevènement sur la soutenabilité de l’euro à l’épreuve du cas grec, l’année de cours à terminer avec mes étudiants retraités de l’Université interâges de Créteil, les paperasses pour les impôts, le régime social des écrivains, la vie, mes parents qui vieillissent…

Jusqu’au 9 juin dernier où j’ai pris l’avion pour Athènes. Le lendemain, Odile et Iannis nous avaient invités dans leur librairie, To Lexikopoleio, Panaghiotis Grigoriou et moi, à parler, autour de nos livres, des échanges ininterrompus et des malentendus qui tissent la relation Grèce-Europe occidentale. Panaghiotis est le rédacteur du blog greekcrisis.fr, indispensable pour prendre la mesure de ce qui advient en Grèce depuis cinq ans et sur quoi la propagande des médias dominants ne lève pas la langue. Il en a tiré un livre, La Grèce fantôme, paru chez Fayard à peu près au moment où sortaient mes trois tomes – sélection de ses chroniques d’autant plus saisissante qu’on y prend conscience à quelle vitesse et avec quelle brutalité la « stratégie du choc » a été appliquée, sous prétexte d’Europe, au peuple grec.

Panaghiotis n’est pas optimiste, c’est peu dire ; et moi qui ne le suis guère, je me fais l’effet, à côté de lui, d’une espèce de ravi. Il n’est pas optimiste parce qu’il pense que le gouvernement grec n’ira pas à la rupture et que tout continuera sur son erre – pour le pire. Je continue à parier que rien n’est joué. La librairie était pleine et la discussion fut ardente. Comme à Thessalonique, j’ai senti cette volonté de ne pas revenir en arrière, ce que la résistance du gouvernement signifie de dignité collective recouvrée et qu’on ne veut plus reperdre. En même temps que s’exprime l'appréhension – ô combien cultivée par les médias dominants depuis cinq ans – du saut dans l’inconnu qu’implique la logique poussée à son terme de cette résistance : la rupture, le défaut, la sortie de l’euro.

Ce qui s’est dit aussi, c’est que les demandes des créanciers sur la table ce soir-là, et que le gouvernent venait de repousser à l’heure où nous commencions, ne pouvaient être que repoussées. Augmenter la TVA dans les îles, c’est à la fois nier le coût de la continuité territoriale et asséner un rude coup au tourisme – un des derniers poumons économiques du peuple grec qui fonctionne à peu près ; couper dans les retraites qui ont déjà été amputées de 30 à 50 %, c’est jeter dans la misère noire des milliers de familles pauvres de chômeurs non indemnisés dont le seul revenu est la retraite des parents ; augmenter une fois de plus la TVA sur l’électricité, c’est priver de lumière et de chauffage des milliers de famille alors que les coupures d’électricité, l’absence de chauffage l’hiver, la généralisation des chauffages de fortune, les incendies et les asphyxies qui en résultent, sont déjà un des résultats des politiques conduites depuis cinq ans.

Toute l’ambiguïté du moment historique est là : on sait depuis longtemps le compromis « honorable » impossible mais on a continué à le souhaiter ; on voudrait un changement de politique, incompatible avec ce qu’est l’euro, tout en voulant croire qu’on pourrait changer de politique et conserver l’euro. Mais on arrive au bout de cette logique.

La rupture, le défaut, la sortie de l’euro sont à mes yeux la condition d’une sortie du processus sans fin de mort lente que prolongerait tout « compromis », quel qu’il soit, avec les créanciers. On peut comprendre que cet inconnu-là, fasse peur, mais ma conviction est que, désormais, les Grecs sont prêts : ils auraient préféré autre chose mais ils ont vu que leur gouvernement à fait des concessions et que ce que veulent les "autres" ce ne sont pas des concessions, une négociation mais une capitulation et la poursuite, moyennant aménagements symboliques, de la même politique criminelle. Or cela, les Grecs n'en veulent pas, ils ne veulent pas continuer, ils ne reviendront pas en arrière. Donc s'il faut sortir de l'euro, ils sortiront. Je crois calmement. C'est la vertu de ce que j'ai appelé, dès le début, la vertu pédagogique de la politique de l'actuel gouvernement.

Et je suis persuadé que ça réussira.

Le 11, j’ai pris la route de Patras, où j’étais invité par l’Association des francophones d’Achaïe – Grecs, Franco-Grecs, Français. Ici, c’est Georgia Rigopoulou, professeur à l’Institut français, que j’avais rencontrée l’an passé, pour ma présentation sur le toit athénien de Lexilogos, qui avait lancé le projet. C’est pour moi une surprise de voir combien, depuis quelques mois, les « amis Facebook » se sont matérialisés. Georgia est de ceux-là mais, désormais, à chaque étape de mon odyssée, en France comme en Grèce, je rencontre de vrais gens qui étaient jusque-là des contacts virtuels. Je dois avouer qu’en arrivant sur ce « réseau social », je n’y croyais pas. C’est une surprise, un bonheur ; c’est aussi un moyen de lutter contre la propagande des médias dominants, en permettant aux informations et aux analyses alternatives de diffuser par rhizome.

Patras est une vieille ville industrielle, une ville sinistrée par la « crise », une ville où arrivent les « migrants » (3000 ? plus ?) que le pouvoir turc laisse obligeamment passer, au plus grand profit, des passeurs turcs qui s’enrichissent notablement dans ce trafic d’êtres humains – sans qu’on n'entende beaucoup parler Bruxelles sur la question, alors que contrairement à la Libye, où l’irresponsable aventurisme franco-anglais a détruit l’État et installé le chaos, la Turquie a un État. Et quel État ! Cet État, sur lequel on pourrait faire pression, est d’ailleurs en même temps un des principaux soutiens de Daesh, nonobstant son appartenance à une soi-disant coalition anti-Daesh (à laquelle « participent » aussi le Qatar et l’État wahhabite d’Arabie, parrains de tous les intégrismes), puisqu’on sait que, par la Turquie, entrent les armes de Daesh et que les Turcs achètent le pétrole de contrebande, ensuite revendu aux Occidentaux, qui fournit à Daesh une part importante de ses revenus. Cet État turc avec lequel on continue – contre toute apparence de bon sens – à parler d’adhésion à l’Union européenne.

Mais revenons à Patras. Une fois entrés en Grèce, grâce à l’obligeance turque, les « migrants » cherchent à en partir. Quel avenir y a-t-il dans un pays que ses propres nationaux, surtout les plus éduqués, quittent en masse pour des cieux plus gris mais où le travail est moins rare et mieux payé ? Pourtant, si la Grèce appartient à l’espace Schengen, elle n’a point de frontière terrestre avec d’autres pays de la zone. Les « migrants » s’y trouvent donc dans une nasse, dont ils ne peuvent sortir qu’en s’embarquant sur les ferrys vers l’Italie, clandestinement. Patras c’est Calais. Les friches industrielles, créées par la politique européenne, abritent les « migrants » dont la politique européenne laisse cyniquement la charge exclusive à un État grec que sa politique de déflation a ruiné. Et les « migrants » continuent à tenter de franchir les grilles du nouveau port les soirs de départ de ferrys.

Patras est la 3e ville de Grèce par la population et elle a un maire communiste depuis les élections locales du printemps 2014. En Grèce, le parti communiste s’est coupé en deux en 1968. Une partie a constitué le noyau originel de Syriza. L’autre – le KKE canal historique – est restée figée dans un dogmatisme qui lui fait dire aujourd’hui que Syriza c’est la même chose que la droite – ou pire. Si bien que, au 2e tour des élections locales, l’an passé, Syriza a fait voter pour le KKE, arrivé en tête du 1er tour à Patras, alors que le KKE a préféré voir le maire sortant, appuyé par la droite et le PASOK, rester en place à Athènes plutôt que de faire voter Syriza.

Ce 11 juin, à mon départ d’Athènes, le KKE avait déployé sur la façade du ministère de l’Économie, place Syntagma, face au Parlement, une immense toile représentant Papandréou, frappé d’un « Mémorandum 1 », Samaras, frappé d’un « mémorandum 2 », et Tsipras, frappé d’un « mémorandum 3 ». Ce 11 juin, dans les rues de Patras, maire en tête, le KKE défilait contre les concessions du gouvernement Syriza/Grecs indépendants. Alors que, à ma connaissance, le gouvernement Tsipras n’a toujours pas cédé. Mais si, par malheur, il venait à céder, le KKE d’un côté et Aube dorée de l’autre, sont en embuscade ; car la mise ne sera ramassée, j’en suis sûr, ni par la droite et son appendice socialiste déconsidérés, ni par Potami, le parti fantoche des oligarques des médias que Bruxelles a sans doute financé et dont on rêve, chez les oligarques européens, qu’il devienne le partenaire de coalition des « réalistes » – au sens germano-eurolâtre – d’un Syriza qui aurait éclaté.

Puis, le 12, après avoir passé une journée avec Georgia, son mari et ses fils qui m’ont reçu chez eux avec une incroyable gentillesse, et m’ont fait voir leur ville, nous sommes arrivés au café où avait lieu la présentation préparée par Géraldine et son équipe. Ébahi ! car il y avait là une bonne centaine de personnes.

Vanghélis Politis, professeur de géographie à l’Université de Patras, une des meilleures du monde, m’a présenté, mes romans, mon rapport à la Grèce. Vanghélis connaît tout le monde à Patras et il a beaucoup fait pour le succès de cette soirée ; nous nous sommes tout de suite entendus et nous sommes d’accord sur bien des choses. Et puis l’avocat et historien Christos Moulias a exposé avec une grande cordialité et l’acuité d’un regard grec d’érudit les grandes lignes de ma trilogie.

Quant à moi, on m’avait demandé de commencer le quatrième tome en parlant de ce qui s’est produit depuis la sortie des trois premiers à l’automne 2013. Exercice périlleux et qui, je pense, n’a pas dû mécontenter celui des trois députés Syriza d’Achaïe qui est venu assister à cette soirée. Il avait peu avant déclaré qu’il refuserait de voter, au Parlement, un nouveau paquet de mesures, fût-il présenté par le gouvernement qu’il soutient, qui serait contraire aux engagements qu’il a pris devant ses électeurs.

Voilà, il est 21h00 passé ; le front nuageux n’a, semble-t-il, fait que passer, le ciel est redevenu clair. La nuit tombe. Les nuits sans lune, sur le balcon d’Emborio sont une pure merveille. Pas d’éclairages artificiels alentour, la voie lactée, les myriades d’étoiles qui trouent l’obscurité que laisse Apollon derrière lui en s’embarquant pour faire le tour du monde et reparaître demain à l’Orient, les étoiles filantes – toujours le même vœu, cette année, mais je ne vous dirai pas lequel.

jeudi 18 juin 2015

Chroniques nisyriotes (1) – Prolégomènes

Emborio, mardi 16 juin, 14h30, 28° et 969 millibars à ma table de travail.

Me voilà – enfin ! – de retour « chez nous ». À Nisyros. Au calme. Mon ordinateur est sur la table devant laquelle ouvrent des fenêtres. Bleues, et les murs sont blancs, bien sûr. Juste en dessous – la maison est à 380 m d’altitude, sur le versant extérieur du cône volcanique – le feuillage vert vif et dentelé d’un figuier. Je n’ai pas encore vu les vaches ; car les vaches, savez-vous, adorent les feuilles de figuier.

Dans Le Plongeon, mon deuxième roman en partie écrit à Nisyros (à Nikeia à l'époque, l'autre village des hauteurs), je fais dire à l’un de mes personnages que l’odeur du figuier le rend fou ; je ne suis pas loin d’être comme lui. Je lui fais aussi raconter la légende rapportée par le chrétien Clément d’Alexandrie – pour s’indigner de l’indécence païenne bien sûr. Un jour, Dionysos veut aller embrasser sa mère aux enfers, mais la route est dangereuse et il a besoin d’aide. Il demande celle d’un jeune homme courageux de la ville de Sicyone, Prosymnos. Celui-ci accepte, tout en y posant une condition : à son retour sur terre, le dieu devra se laisser… enculer. Dionysos trouve le marché équitable. Mais lorsqu’il revient sur terre, il constate que Prosymnos est mort. Un dieu n’en doit pas moins tenir ses promesses. Dionysos réfléchit, saisit une branche de figuier de diamètre convenable, y sculpte la forme adéquate, la polit avec soin, puis il évoque Prosymnos et s’acquitte de sa dette envers lui, inventant le godemiché et établissant du même coup Sicyone en capitale de la prostitution masculine.

Rien de tel à Nisyros, je vous rassure ! Mais les Turcs, qui l’occupèrent jusqu’au débarquement italien de mai 1912 dans le Dodécanèse, l’appelaient l’île aux figues.

Plus bas, derrière le figuier, les collines moutonnent – herbe déjà jaunie, mais certaines pentes sont toujours vertes : il a encore plu la semaine dernière. Ce qui n’arrive jamais ici après le début mai, sauf l’année dernière et cette année. Quant aux collines qui moutonnent, elles sont parsemées d’amandiers, de caroubiers, de pistachiers-térébinthe, d’oliviers, de chênes verts… Les terres volcaniques sont fertiles.

Au-delà, le bleu de la mer, sans une ride, ni une crête blanche aujourd’hui. Le vent est tombé cette nuit. Strongili, un îlot tout rond – comme son nom l’indique –, la côte de Kos, enveloppée dans une légère brume de chaleur. Kos, c’est la patrie d’Hippocrate et l’on y visite le sanctuaire d’Asklépios, le dieu guérisseur, foudroyé par Zeus pour avoir ressuscité plusieurs mortels, puis lui-même ressuscité et devenu immortel après que son père Apollon eut fléchi son grand-père Zeus. Le sanctuaire est installé sur trois terrasses qui dominent le détroit séparant Kos d’Halikarnasse, la turque Bodrum. Un site superbe.

À droite, l’Asie Mineure, plus précisément la presqu’île de Knide, dont le fameux temple d’Aphrodite abritait une non moins fameuse statue de Praxitèle. Les anciens nommaient la région Karie ; aujourd’hui, c’est la Turquie. Comme dit Frédéric… lorsqu’il est là : à gauche, l’Europe ; à droite, l’immense Asie hostile. Et nous sommes juste sur la faille où l’Europe passe sous l’Afrique (ou le contraire, je ne sais plus bien), perle orientale du collier égéen de volcans – Méthana en Argolide, Milos, Santorin, Nisyros.

Pas d’autre bruit que le crissement des cigales et le chant des oiseaux, que domine le croassement des corneilles – l’oiseau sacré d’Apollon. Nisyros est un morceau de Kos jeté par Poséidon sur Polyvotis, au temps de guerre des dieux et des titans : c’est lui qui, sous nos pieds, travaille encore dans la forge d’Héphaïstos.

Comme écrit Séféris, ici « tout est plein de dieux ».

Embarqué au Pirée samedi à 17h00, je suis arrivé dimanche à 7h45. La voiture de location d’Élias, que je connais depuis plus de vingt ans, m’attendait sur le port. J’ai emmené deux Espagnols sans motorisation jusqu’à leur chambre, à Pali, le deuxième village de bord de mer. Au bout de cinq minutes nous vouions de concert la Troïka aux gémonies, tombions d’accord sur la nécessité, pour la Grèce, comme pour l’Espagne et la France, de mettre fin à l’absurdité de l’euro, et nous séparions en appelant de nos vœux une prochaine victoire de Podemos.

Puis je suis retourné faire mes premières courses à Mandraki, la capitale de l’île, elle aussi au bord de mer, avant de monter chez nous. Ouverture de la maison, nettoyage, hier désherbage du jardin et découverte – satisfait – de ce qui a survécu à l’hiver, aux premières chaleurs et aux chèvres, des plantations de l’an dernier. Premier bain de mer, sur le soir – la mer est pour moi vitale, comme le soleil, la chaleur. Impression immédiate de recharger les accus. Après avoir remercié Hermès de m’avoir amené à bon port, j’ai invoqué Poséidon et Apollon.

Aujourd’hui, je suis redescendu à Mandraki pour les courses de bricolage. Demain matin, plomberie. Puis j’ai donné un coup de main au garçon venu me livrer l’eau minérale, un des élèves que j’avais « guidés » à Paris lors du voyage de fin de dernière année de lycée – c’était au début de la « crise », avant que tout ne bascule ici. On est toujours heureux de se revoir.

À Nisyros, il n’y a pas d’eau courante ; la maison a sa citerne, remplie des pluies d’hiver, et un moteur avec un réservoir rouge, qui amène l’eau jusqu’aux robinets. Il s’est remis en route sans trop de peine, contrairement à cet hiver et à l’été dernier, mais il fatigue. Je l’entends. Il y a trois ou quatre ans, le démos (la commune) a installé un réseau d’adduction depuis la citerne municipale, un peu en-dessous du cimetière. Auparavant, quand la citerne était vide, il fallait faire monter le camion ; maintenant, il suffit d’actionner une vanne. Mais je tiens à ma citerne et à mon moteur. Pour moi, son bruit – celui d’un gros porteur au décollage, comme j’écris dans mon prochain roman –, qui se déclenche n’importe quand… qui vous réveille en sursaut quand on a oublié de débrancher la pompe, comme la nuit dernière, est indissociable de mon bonheur d’être ici. De même qu’user de cette eau avec parcimonie ; de bassines en seaux, celle de la douche ou de la lessive sert aux toilettes ou au lavage des sols.

Mais qu’il s’agisse de notre citerne ou de celle du démos, cette eau-là ne se boit pas ; en arrivant, la première tâche est donc de faire rentrer de l’eau minérale – 35 packs, qu’il faut apporter depuis le petit parking ombré par un pin, en descendant les escaliers, puis en tournant vers la droite.

Ce matin, j’ai aussi fait le plein d’un autre liquide, au distributeur automatique, comme tous les Grecs qui le peuvent, au cas où… Un ami, à Athènes, m’a appris qu’il avait retiré tout son avoir pour le confier à un proche chargé de le mettre en sûreté dans l’ambassade où il travaille. On se souvient ici du hold-up du siècle commis par l’Union européenne sur les économies des Chypriotes, on sait que les banques sont virtuellement en faillite et ne tiennent que grâce au refinancement de la BCE que celle-ci peut restreindre ou couper à tout moment, on parle du retour à la drachme comme d’une éventualité, d’une probabilité, avec crainte ou espoir, mais l’idée est bien là, dans toutes les têtes.

Voilà donc comment débute cet été pas comme les autres – pour les Grecs pour la Grèce, pour notre avenir à tous, peuples d’une Europe qui ignore et maltraite les peuples, dont le destin dépendra de ce qui se passera dans le laboratoire grec des docteurs Folamour de Berlin, de Bruxelles, de Francfort, du FMI. Et l’idée, dans les travaux d’écriture que j’entreprends – un nouveau roman, celui que j’ai terminé cet hiver est en lecture à plusieurs endroits –, est de poster des chroniques de « notre » île, où se mêleront les impressions d’ici et les échos du monde extérieur qui y parviennent.

Ici, c’est une île, une vraie, pas trop grande, pas trop petite, une île pour « islomane » au sens que Durrell donne à ce mot dans Vénus et la mer (Buchet/Chastel, 1962, traduction de Roger Giroux ; il y consacre d’ailleurs quelques pages à Nisyros). L’islomanie désigne « une affection de l’esprit » qui frappe des gens « sur qui les îles exercent un attrait irrésistible », que « le seul fait de se savoir dans une île, dans un petit univers entouré par la mer, (…) remplit d’une ivresse indescriptible », le « bon islomane » se soumettant « entièrement aux lois de l’incohérence ».

Pas d’Internet à la maison et le wi-fi du démos ne porte pas jusqu’à nous ; il faut aller sur la plateia du village où se trouvent les deux tavernes – celle de Iannis et Triandaphyllos où je dînerai ce soir, celle de Katina et Dimitri, où j’ai dîné dimanche soir – le balkoni qui domine la caldeira aux flancs abrupts et au fond plat comme la main, couvert d’oliviers, avec, au fond, les cratères où Polyvotis continue à trimer – fumées, odeur de soufre et bruit de cocotte-minute en attestent. Mais le wi-fi du démos rame, il a des sautes d’humeur, il est instable. Les chroniques nisyriotes dépendront donc autant de son kéfi (à la fois humeur, entrain, plaisir, enthousiasme, inspiration, souffle et plus encore en positif, ou le contraire en négatif) que du mien.