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« Humeur : Se réjouir quand elle sort, et s’étonner que le corps humain puisse en contenir de si grandes quantités. » Le Dictionnaire des idées reçues de Gustave Flaubert est un pur chef-d’œuvre et l’on jouit à coup sûr dès qu’on le rouvre. Jamais déçu !
Or donc, mon corps (et mon esprit) contenant de si grandes quantités d’humeurs (généralement malignes), je me suis dit que crever de temps en temps les furoncles où elles s’accumulent me procurerait un ineffable soulagement – précieux à mon équilibre général et donc à mon travail. Mais qu’on ne s’attende pas à trouver ici des humeurs subtiles : nulle objectivité, nulle périodicité ; que de la mauvaise foi erratique, de la polémique jaculatoire.
Un modèle ? le Bloc-notes de Mauriac bien sûr, relevant le 14 novembre 1953, à propos du président du Conseil Joseph Laniel, qu’« il y a du lingot dans cet homme-là », ou le 22 novembre 1954 qu’« il existe une haine singulière, chez nous, contre la prééminence de l’esprit ».


Une tête de Turc ? Sarkozy, bien sûr ; parce qu’il y a aussi du lingot dans cet homme-là, et qu’il incarne si bien, aujourd’hui, la haine de l’esprit. Une haine qui, jointe à son talent pour la manipulation des émotions, à l’absence de maîtrise de soi et au mépris du peuple, à sa pratique du bon plaisir et à son cléricalisme, attentatoire aux principes fondateurs de notre pacte républicain, constitue le plus grand danger que la France et la République aient eu à affronter depuis Pétain et la guerre d’Algérie. Il convient donc d’entrer en Résistance. Jusqu’à ce qu’il parte !

samedi 3 juillet 2010

Deux semaines et demi, c'est trop court !

On a en partie reblanchi la façade qui regarde la mer, on s'est baladés, baignés, on a mangé et bu, tous les deux et avec les copains d'ici ; on a crevé et on n'a pas pu repartir parce que la roue de secours, aussi était à plat ; on est allés au volcan qui est en pleine forme, j'ai beaucoup travaillé, on a beaucoup dormi ; on a profité de notre maison, il a fait du grec et j'ai lu le très bon bouquin de Charles-Louis Foulon, Malraux, ministre de l'irrationnel, sur lequel je dois écrire maintenant une critique pour la revue Espoir ; on a planté et arrosé nos plantations d'hiver avec l'eau de la citerne du jardin...

On a suivi de loin, mais alors de très loin les exploits de nos footeux d'élite qui méritent bien leurs salaires pharaoniques, et de Caligula 26 % au G20 ; on s'est dit que c'était bien que Mme B ait un bouclier pour la protéger et une femme de ministre du Budget pour gérer ses affaires, qu'il n'y avait là nul conflit d'intérêt et qu'il faut vraiment voir le mal partout pour trouver à redire que M. W signe un gros chèque de l'Etat à Mme B, non contrôlée, tandis que Mme B signe des petits chèques au particule du ministre W... qu'il est en revanche bien légitime de demander aux vieux de travailler plus longtemps, aux gens modestes de se serrer la ceinture et que la culture des bananes a un grand avenir dans notre République.

On s'est dit aussi qu'on avait bien raison de reprocher aux Grecs leur corruption et qu'on était pas du tout dans le même cas qu'eux !

Et puis, ce matin, j'ai accompagné mon homme au port et je l'ai mis sur le Panaghia Spiliani. Je l'aime, mon héros, qui rentre turbiner à Paris, après seulement deux semaines et demi, en me permettant de rester sur notre volcan !!!

Bon allez, j'ai encore mes yaourts de brebis, mes oranges et mes tomates à acheter : les guerres balkaniques m'attendent !

mercredi 9 juin 2010

Grand Paris, petits arrangements

Hier, les copains de notre président bien aimé ont obtenu, de notre incorruptible Parlement, le droit de racketter les pauvres par jeux en ligne interposés (ensuite, on pourra toujours se lamenter sur le surendettement...). Le fils Sarko à l'Epad, le fils Balkany patron de casino Internet : travailler plus pour gagner plus, jeunes gens ! Car c'est seulement en travaillant qu'on s'enrichit en Sarkosie. Au moins les copains de Caligula qui prêtent des yachts n'auront pas eu affaire à un ingrat : ils ont obtenu la part du lion dans les licences.

Enfin, à l'heure où l'économie casino s'effondre et où on fait payer aux peuples les crapuleries des banquiers, d'Athènes à Madrid, et de Lisbonne à Londres, en attendant Paris, où on attend en vain la re-régulation et la taxation des banques, la re-régulation des marchés financiers, la création d'une agence de notation qui ne soit pas juge et parti, la création de pôles bancaires publics chargés de financer et non de jouer, l'Europe n'avait rien de plus urgent que la libéralisation des jeux en lignes, et le Parlement rien de plus urgent que de la mettre en œuvre.

Merci l'Europe !

Merci l'Europe ! Grâce à l'Europe, le Parlement a également voté hier une loi inique, d'origine bruxelloise, obligeant EDF, dont les contribuables ont payé le développement et les investissements, à vendre à prix cassé son électricité nucléaire à des boîtes privées qui n'ont jamais rien investi ! Résultat : 15 à 20% de hausse à prévoir pour les petits consommateurs d'électricité - nous - dans les années à venir !

Plus que jamais, cette Europe-là révèle son vrai visage, le seul qu'elle a jamais eu, un syndicat d'intérêts financiers et de technocrates sans aucune légitimité, qui imposent la loi d'airain du profit à ce qui reste d'Etat démocratique. L'Europe aura été la plus sinistre escroquerie des cinquante dernières années.

Heureusement que nous avons des ministres intègres, qui donnent l'exemple de la rigueur et de la morale qu'ils défendent. Prenez l'ex-rocardobayrouiste en charge du Grand Paris, un de ces hommes passés au service de Caligula pour un plat de lentilles, dont la charge est d'emmerder et de paralyser les élus du peuple en Ile-de-France, qui ont le malheur de n'être pas du même bord que César Auguste, il est fiscalement... blanc comme neige !

Vous avez dit financement des retraites ? Dormez en paix, braves gens, Hortefeux veille sur vous ! Et payez les agents de sécurité publics qui veillent sur la citoyenne Parizot, cette pauvresse tellement préoccupée de l'intérêt général et tellement menacée et qui n'a pas les moyens de se payer des bodyguards...

mercredi 26 mai 2010

rendez-vous place de la Comédie !

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mercredi 19 mai 2010

Festival In&Out (4 et fin) - Jean-Gabriel Périot et Panos Koutras

Voici donc un peu plus d'un mois que nous sommes rentrés, Frédéric et moi, du festival du cinéma gay et lesbien In&Out de Nice...

... et je n'ai pas encore parlé de la soirée pour laquelle les organisateurs de ce festival, qui fut une parfaite réussite (je tiens à me faire bien voir !...), m'y avaient invité (des fois qu'ils auraient l'idée saugrenue de récidiver !).

Mais encore une minute, monsieur le bourreau : avant de parler de Panos Koutras, je voudrais dire qu'une de nos plus étonnantes découvertes de ce festival, à Frédéric et à moi, fut celle des courts métrages de Jean-Gabriel Périot : on pourra en voir quelques-uns sur son site personnel... un brin minimaliste, ce qui en dit déjà beaucoup sur le monsieur.

Son Gay ? concluant un long développement du genre "Je suis gay, je suis bien dans ma peau" par une désopilante conclusion à laquelle j'adhère totalement, dénotait déjà un sens de la provocation peu commun. Et puis le bougre m'avait intrigué en lâchant à un déjeuner sur la terrasse ensoleillée du QG des Ouvreurs, aussi laconique que sibyllin, qu'il n'avait jamais été bon en histoire jusqu'à ce qu'il se mette à faire des films d'histoire... de 3 ou 4 minutes.

L'homme avait au moins le talent d'intriguer. Il en a d'autres ! Cinéma politique, corrosif, ironique, méchant, violent... mais cinéma d'abord ; avec des exigences esthétiques manifestes, qui vous conduisent parfois, qu'il s'agisse de voies ferrées et de routes, ou de matraques, jusqu'au bord de l'hypnose.

M. Périot est un artiste, un vrai, parce qu'il a des choses à dire, contrairement à tant aujourd'hui qui croient que la forme dispense du fond, mais parce qu'il ne les dit pas comme tout le monde, parce qu'il travaille une manière parfaitement originale de les dire. M. Périot n'aime pas la connerie, les truismes, les autorités morales, le capitalisme triomphant ni l'esprit d'entreprise. Moi non plus ; tout cela crée entre M. Périot et moi quelques affinités électives, des connivences qu'on est heureux de se découvrir. Pour le reste, allez donc voir ses films, le cinéma ça se regarde, surtout celui de M. Périot !

Restait donc Panos Koutras. N'étant pas tout à fait pour rien dans le fait que la Grèce fût présente au festival, son talentueux (si avec ça je ne suis pas réinvité...) programmateur, Benoît Arnulf (qui est depuis devenu membre de l'éminent jury de la Queer Palme qui sera pour la première fois décernée à Cannes cette année), m'avait demandé de venir interviouver Panos Koutras entre la projection de son dernier film, ''Strella'', et sa mythique Attaque de la moussaka géante.

C'était la première fois qu'on me demandait pareil exercice, mais la rencontre humaine avec Panos, les connivences évidentes, là aussi, le rendirent tout naturel. Car en plus d'être bourré de talent et de culot, Panos est un vrai Grec. Pas un de ces fainéants qui vivent sans vergogne aux crochets de la vertueuse Allemagne, qui profitent honteusement du travail des laborieux Aryens pour se goberger en d'éternelles vacances méditerranéennes, comme cela se dit dans les couloirs des irréprochables banques, de la très clairvoyante Commission de Bruxelles et de l'infaillible Banque centrale de Francfort. Non, c'est un vrai Grec, c'est-à-dire quelqu'un avec qui le contact est facile, immédiat, chaleureux. Un vrai Grec sans complaisance avec la société à laquelle il appartient, qu'il croque avec férocité, qu'il bouscule virilement (enfin...), mais avec une énorme tendresse.

Nous avons donc vu Strella qui est véritablement un film extra-ordinaire. Humour, tragique, profondeur humaine, émotion, rire, violence, bonheurs simples, dérision, amour, jouissance et tendresse s'y mêlent dans un coquetèle aussi étonnant que détonnant. Subversif, bien sûr - lorsqu'après avoir sans cesse frôlé le mélodrame, la fin impose sa vitale leçon de liberté. Un film pareil ne se raconte pas : réinterprétation du mythe d'Oedipe, difficultés de vivre la transexualité, prostitution, rapport père/fils ou fille, famille génétique ou tribu choisie... Strella est tout cela et bien plus encore, parce que les personnages, les dialogues et les corps, vous prennent aux tripes.

Ensuite, il y eut notre discussion. A moi, en tout cas, elle aura procuré bien du plaisir. Panos m'a confirmé la référence (Strella est un mélange entre le prénom Stella et l'adjectif "trellos", fou) au superbe film de 1955, tourné par Kakoyannis avec Melina Mercouri, ''Stella, une femme libre'' (décors de Tsarouchis, et musique de Hadjidakis, tous deux monstres, peintre et musicien, de la culture grecque contemporaine et homosexuels affichés), un film qui, lui, se finit mal, parce que Stella, non plus, n'a pas voulu renoncer à vivre ses amours - les temps changent, pas toujours en pire. Panos a aussi raconté ses difficultés pour financer le film, trouver l'interprète du père (il a dû avoir recours à un non-professionnel, au demeurant bluffant, les pros ayant tous refusé...). Puis, répondant positivement à ma question de savoir si, dans Strella, il avait utilisé la kaliarda, cette langue que les pédés grecs des milieux populaires s'étaient inventée, dans les années 1920, afin de se comprendre sans être compris des autres, il nous apporta cette précision (pour moi aussi réjouissante qu'admirable) qu'en kaliarda la bouche se dit... chaos.

Que dire de plus ?

Que tous les acteurs de Strella sont épatants, la vieille trans qui a pris Strella sous son aile notamment, émouvante, qui lui fait la morale, antique : l'hybris - ou quand l'homme cède à la démesure, ressort de toute tragédie - ces choses-là sont tabous, elles attirent le malheur, la vengeance des dieux ; avant de balayer sa leçon : et puis, après tout, si vous vous aimez...

Que la réplique du père à Strella lui disant que, grâce à elle, il aura appris toutes les manières dont un père peut aimer son enfant est incroyablement gonflée.

Que nous avons pris un plaisir toujours aussi jouissif à revoir La Moussaka géante (après avoir dégusté celles que les Ouvreurs nous avaient mitonnées, accompagnées d'un ouzo de bon aloi), pur chef d'oeuvre qui n'a pas pris une ride.

Qu'il est le meilleur film politique que je connaisse sur la Grèce (les experts du FMI, de la BCE, de la Commission, Mme Merkel et consorts auraient dû être obligés de le regarder !).

Que La Vraie Vie (I alithini Zoi réalisée par Koutras entre La Moussaka et Strella) est également un film aussi surprenant qu'épatant : Panos y fout le feu à l'Acropole, puis la fait reconstruire, en mieux, par une de ces très riches grecques qui ne payent sans doute pas d'impôt (ce dont se tape le "socialiste" Strauss Kahn du moment que les petites gens, eux, sont mis au pain sec et à l'eau...)

Ah si tout de même, au début de ce mois de mai, l'Académie du cinéma grec a décerné l'équivalent de nos "Césars". Strella y était onze fois nominée (jamais compris pourquoi "nommé" ne suffisait pas). La Grèce n'a pas encore de Pacs pour les pédés et les gouines, elle ne reconnaît pas, comme l'a fait cette semaine le Portugal, le mariage entre individus du même sexe. Mais sa société a bougé, elle y est prête, comme chez nous, les sondages le montrent. Comme chez nous, et comme pour les problèmes financiers, c'est une oligarchie politique (en France comme en Grèce, ne nous berçons pas d'illusions, même si les formes sont moins criantes parce que moins archaïques), totalement déconnectée des réalités, qui s'est approprié la démocratie, qui bloque les vrais changements, l'imagination, les aspirations des peuples au lieu de les traduire dans les faits.

Strella a donc été couronnée, par les "césars grecs" du meilleur maquillage, des meilleurs costumes, des meilleurs décors. Hélas pas du meilleur film ni du meilleur réalisateur. Je n'ai pas vu le film qui les a emportés, je ne peux donc avoir d'avis sur la pertinence de ces choix, mais ce qui m'a réjoui au plus haut point, d'autant plus qu'elle est originaire d'une île qui n'est pas loin de la nôtre, et qu'elle a dû la quitter, chassée par sa famille, c'est que Mina Orphanou, qui incarne Strella avec un stupéfiant talent, Mina Orphanou "transexuelle pré-opératoire", comme elle le dit dans le film et comme le montre le film, a obtenu le "César grec" de... la meilleure actrice.

Une subversion de plus, superbe ! Chapeau bas !!! à Panos d'abord, à Mina surtout, et à tous ceux qui ont voté pour elle !!!

lundi 17 mai 2010

Aujourd'hui Journée mondiale contre l'homophobie !

L'auteur de La Quatrième Révélation est bien sûr concerné et solidaire : partout dans le monde, aujourd'hui, on agresse, on violente, on emprisonne, on torture, on tue des gens à cause de leur désir, de la manière dont ils aiment et jouissent, de l'apparence qu'ils ont.

C'est monstrueux, et cela nous vient, faut-il le rappeler, des trois grandes religions monothéistes. Point de persécution de "ceux qui couchent avec un homme comme on couche avec une femme" avant Le Lévitique et Paul de Tarse. Le lévitique est un des textes les plus bêtes et les plus violents de l'histoire de l'humanité, les épitres de Paul l'ont recyclé dans le christianisme ; l'islam n'est pas en reste : on pend les homosexuels en Iran, et la situation n'est guère plus brillante dans la plupart des pays musulmans - que l'hypocrisie y règne ou non sur les pratiques, la loi y rend toujours possible la persécution lorsqu'on a besoin de boucs émissaires à livrer aux intégristes, comme ce fut le cas récemment en Egypte.

Mais ces textes, Lévitique et épitres, figurent dans la Bible hébraïque pour le premier, dans le canon de toutes les églises chrétiennes pour les secondes. Ils sont au fondement même de ces religions : tant qu'il en sera ainsi, tous les frustrés et les intégristes de la terre trouveront dans la parole divine la justification de leur homophobie, la légitimation de leur violence. Ce qui est en cause, ce n'est donc pas le discours plus ou moins hypocrite des représentants institutionnels des religions, des Eglises et des cultes, mais les textes sur lesquels ils se fondent.

Vive la Journée contre l'homophobie donc ! et à quand une Journée mondiale contre le capitalisme dérégulé et mondialisé qui lui aussi violente torture et tue. Pas plus que l'homophobie n'est indifférente à la nature même des monothéismes, la "crise" n'est pas indifférente à la nature même de ce capitalisme.

Et comme les monothéismes qui vouent les homosexuels à la mort au nom d'un Dieu d'amour, les capitalistes sont schizophrènes : on en a encore eu une parfaite illustration ces derniers jours : il y a deux semaines les "Marchés", entité métaphysique aussi convaincante que le Saint Esprit, plongeaient à cause des déficits publics européens.

Résultat ? les Etats qui, depuis trente ans, ont abandonné tous les moyens d'action sur l'économie dont ils disposaient, sauf celui de matraquer les peuples par la fiscalité ou la "modération salariale", mettent en place, avec plus ou moins de zèle et de violence, des politiques visant à réduire ces déficits.

Résultat ? Depuis, les marchés baissent parce que ces politiques vont casser la consommation, donc la croissance, donc les recettes des Etats et vont donc faire augmenter à terme leurs déficits publics qu'elles voulaient réduire. On appelle ça la déflation ; on sait cela depuis longtemps déjà... cette politique, en 1935, a été tentée par Pierre Laval et elle a échoué, avant et depuis, partout où elle a été mise en œuvre.

Les Marchés veulent donc une chose et son contraire, et ils dictent aux Etats, qui leur obéissent au doigt et à l'œil, une chose et son contraire. Belle boussole !

La vérité, c'est que l'euro nous a enfermés dans une seringue mortelle. Mais la leçon que nous donne l'histoire, sur ce genre de seringue, c'est qu'on en sort rarement - jamais ? - sans de graves convulsions, intérieures et internationales, dont les peurs, les haines, les violences - l'homophobie comme les autres - sont souvent les principales gagnantes.

vendredi 7 mai 2010

Rendez-vous à la Foire du livre de Saint-Louis

Entre Mulhouse et Bâle, la Foire du livre de Saint-Louis est le grand salon du livre alsacien du printemps, j'y serai reçu à partir de cet après-midi jusqu'à dimanche soir, pour la deuxième fois, sur le stand se l'excellente librairie strasbourgeoise, "L'Usage du Monde" de Gilles Millon.

Venez nombreux ! je vous attends de pied ferme.

mercredi 5 mai 2010

La Grèce, victime de l'euro

J'ai déjà dit ici maintes fois la responsabilité écrasante que portaient les Mitterrand, Attali, Guigou, Delors et consort d'avoir, sous prétexte d'Europe, enfermé les économies européennes dans le corset de fer, étouffant, écrasant, mortel, d'un Deutschmark rebaptisé euro. Il n'est qu'à regarder les courbes des croissances européenne et américaine : elles se croisent à Maastricht.

Cette politique, couplée avec le libre-échangisme le plus débridé, qui met en concurrence des économies à fort niveau de protection sociale avec des économies quasi-esclavagistes - fussent-elles communisto-libérales - et avec la dérégulation financière, ne pouvait aboutir qu'à une catastrophe : nous y sommes.

Cette politique a été conçue par des économistes libéraux qui se veulent des scientifiques et qui ne sont que des idéologues. Elle se donne, comme tous les totalitarismes, depuis le chrétien, pour une vérité révélée. Elle a vidé de l'essentiel de sa substance la démocratie, puisque les gouvernements élus, qu'ils soient de droite ou de gauche, doivent se plier à cette révélation.

L'euro n'est pourtant pas qu'une catastrophe ; c'est une absurdité. On ne peut avoir de monnaie unique dans une zone économique qui n'a ni politique fiscale commune, ni politiques économiques communes. On ne peut avoir de monnaie commune régie par les règles dictées dès l'origine par l'Allemagne, en fonction de ses intérêts, de ses contraintes et de ses peurs (le retour à l'hyperinflation des années 20), alors que les autres pays ont des intérêts, des contraintes, des forces et des faiblesses différents.

On nous parle de vertu allemande ! la belle affaire... L'Allemagne, c'est son droit et son devoir, mène la politique de ses intérêts. Son histoire et la structure de son économie s'accommodent de cette vertu. Tant mieux pour elle ! Mais si tous les pays d'Europe avaient la même structure économique et s'ils s'imposaient la même vertu, l'Allemagne serait en faillite parce qu'elle ne vendrait plus rien à ces pays-là qui, par leur déficit même, font tourner l'économie allemande.

La réalité c'est que l'euro fort, la fin de la préférence communautaire et la destruction du tarif extérieur commun dont lady Thatcher, les droites et les sociaux-démocrates convertis au libéralisme le plus borné ont eu la peau, joints à l'absence de ces deux soupapes économiques fondamentales que sont l'inflation (qui fait payer le capital) et la dévaluation nous conduisent droit dans le mur, en faisant des salaires et des seuls impôts qui pèsent sur les revenus du travail et la consommation, les uniques variables d'ajustement.

Hier, la finance folle, que les Etats, par le biais de la construction européenne, ont libérée de toute contrainte, a conduit le monde au bord du gouffre. Elle a obtenu que les Etats non seulement la renfloue pour éviter l'implosion du système, mais qu'ils s'endettent massivement pour éviter une dépression encore plus ravageuse que les conséquences du krach.

On nous dit que les banques ont remboursé les Etats - des avances de trésorerie qu'elles ont reçues directement, peut-être. Des incalculables dégâts qu'elles ont provoqués, certainement pas.

Ces dégâts-là, c'est aux peuples désormais qu'on en présente l'addition. FMI et Europe solidairement ont entrepris de commencer par le matraquage des Grecs qui avaient élu en octobre un gouvernement socialiste sur un programme de relance par le pouvoir d'achat. Il faut préciser que la Grèce a déjà été durement sinistrée par l'euro : les prix y ont bondi en quelques années au niveau de l'Europe de l'ouest tandis que les salaires restaient à un niveau grec - d'où une hausse rapide de l'endettement des ménages, dans un pays où il était quasi inexistant.

Une fois encore, l'Europe s'en prend donc directement à la démocratie et l'on force ce gouvernement à mettre en oeuvre la politique exactement inverse au programme sur lequel il a été élu il y a moins de six mois. Comment mieux signifier au peuple grec, à tous les peuples d'Europe et du monde, que la démocratie ne signifie plus rien ? Plus rien. Comment s'étonner que les peuples ne recourent à l'abstention et aux votes populistes pour signifier leur défiance de plus en plus dégoûtée vis-à-vis d'une démocratie qui n'est plus que d'apparence ?

Par charité... païenne, je me garderai d'ironiser sur le fait que c'est à deux "socialistes", une fois de plus transformés en fidèles valets des marchés, MM. Strauss Kahn et Papandréou, qu'il revienne d'exécuter les basses oeuvres consistant à détrousser le peuple grec - c'est tout dire de la faillite intellectuelle, du naufrage idéologique, de la bérézina morale, du waterloo politique d'une social-démocratie européenne blairisée, c'est-à-dire thatcherisée.

Aujourd'hui, les Grecs sont en grève générale. Moi aussi, avec eux. Non que je pense qu'il n'y ait pas de lourdes réformes de structure à faire dans ce pays. Ce pays a une histoire, des héritages, des habitudes - mauvaises pour certaines, sans doute, mais je tiens à la disposition de la chancelière allemande quelques analyses sur l'Allemagne qui valent bien ces défauts-là ! Il n'a cessé non plus d'être l'objet d'ingérences étrangères, anglaise notamment puis américaine. Ces puissances, après l'ottomane, ont imposé la perpétuation d'un Etat dont le clientélisme a été historiquement la manière de pallier l'inexistence d'Etat providence. Si beaucoup de Grecs sont fonctionnaires, c'est parce que la sécurité sociale est faible, l'hôpital public dans un état dramatique, les allocations familiales inexistantes, etc. L'emploi dans la Fonction publique a été, et est encore, un mode de redistribution, ces fonctionnaires ayant, pour nombre d'entre eux d'ailleurs, un second emploi.

Il y a donc des réformes à faire en Grèce. Mais pas celles qu'on lui impose, ni de la manière, insultante, humiliante, dont on les lui impose. Avec l'incroyable morgue allemande en prime. La politique que le FMI et l'Europe vont appliquer en Grèce s'appelle la déflation. Elle a été tentée en France, en 1935, par Pierre Laval. Ailleurs par d'autres... et tout cela a fini en guerre mondiale. Elle consiste à couper drastiquement dans les dépenses publiques et les salaires. Elle a échoué partout où elle a été appliquée, parce qu'en cassant la consommation, elle casse la croissance : la Grèce a des déficits (qui ont explosé à cause des banques qui assassinent aujourd'hui ce pays), mais elle avait une croissance forte (plus de 5%, je crois, en 2009) ; elle sera, au mieux, en récession de 3 % en 2010.

Or, quand la croissance s'effondre, les recettes fiscales en font autant. Surtout dans un pays où la fiscalité est illégitime parce qu'elle a été l'instrument d'écrasement du peuple pendant quatre siècles par le pouvoir ottoman, puis par des régimes souvent autoritaires et dictatoriaux, téléguidés de l'étranger, qui ont installé durablement l'idée d'un Etat prédateur qu'il est légitime de frauder. Culturellement, le FMI et l'Europe ne peuvent être perçus aujourd'hui par les Grecs que comme les héritiers de ces ingérences, et le gouvernement grec à qui ils imposent cette politique comme l'héritier de ces régimes de l'étranger : la politique qu'on est en train d'imposer aux Grecs ne pourra donc que renforcer cette défiance et cet a-civisme fiscal - exactement le contraire de ce qu'il conviendrait de se fixer comme but pour assainir durablement la situation.

L'Europe et le FMI de Strauss Kahn ne sont que de ridicules médecins de Molière, mais à force de saigner et de purger le peuple grec, ils ne parviendront à rien, sinon à déstabiliser une société fragile, sortie de la dictature américaine il y a seulement 35 ans. A la déstabiliser durablement.

Car lorsque les recettes fiscales s'effondrent, on doit bien sûr de nouveau couper dans les dépenses. Il faut être bête comme un libéral - ces gens-là, comme les émigrés de la Révolution française, ne comprennent ni n'apprennent jamais rien -, pour ne pas se rendre compte que ce qu'on est en train d'enclencher aujourd'hui en Grèce, demain en Europe, c'est une ravageuse spirale déflationniste. Une spirale de pauvreté, de misère, de troubles politiques - une logique criminelle de guerre ?

Tandis que, dans le même temps, l'Europe n'est pas même capable de taper du poing sur la table, à Ankara, pour que cessent les agressions, les menaces et les provocations turques, permanentes, qui forcent la Grèce à devoir assurer la charge d'un budget militaire disproportionné dont, il est vrai, les marchands d'armes européens et américains sont les principaux bénéficiaires.

Prenons garde seulement que les peuples ne se laisseront pas indéfiniment matraquer, humilier, insulter, priver de toute souveraineté effective et de démocratie autre que formelle.

Nous étions tous jadis des Juifs allemands ; nous sommes tous, aujourd'hui, des Grecs en devenir !

mardi 4 mai 2010

Festival In&Out (3) - L'Arbre et la forêt

J'avais adoré Drôle de Félix, randonnée libertine, ouverte à tous les possibles, d'un jeune beur dieppois à la sensualité rayonnante, traversant la France à pied pour rencontrer son père. Je l'avais adoré aussi, parce que ce n'est pas le but qui compte, mais le chemin dont on jouit. Toute une philosophie de la vie.

J'avais adoré Coquillages et crustacés, vu chez de chers amis un premier janvier, au coin d'une cheminée crépitante : une seconde fois, je me sentais en parfaite communion avec Olivier Ducastel et Jacques Martineau, avec l'impression qu'ils veulent filmer les pédés comme j'essaye de les écrire. Peut-être est-ce une question de génération - à 4 ou 5 ans près, nous avons le même âge.

Aussi quand j'ai appris qu'ils sortaient un film "sur" la déportation homosexuelle, ai-je eu très peur. D'autant plus après avoir entendu les critiques contrastées du "Masque et la plume", je crois.

Pendant trois ans, j'ai été juré dans un prix de la nouvelle créé par les promoteurs de la Journée mondiale contre l'homophobie, et pendant trois ans, toutes les nouvelles (il y en eut beaucoup) portant sur la déportation homosexuelle ont été mauvaises.

Non qu'elles fussent mal écrites. Elles n'étaient pas des nouvelles, mais des mises en fiction, à peine, du témoignage incroyablement bouleversant de Pierre Seel, recueilli naguère par Jean Le Bitoux, fondateur récemment disparu d'un Gai Pied dont l'équivalent, de notre époque, manque tant. Ou bien des remake à peine maquillés de ''Bent'' ; elles n'échappaient jamais à une orgie descriptive de violences et de tortures. Elles me laissaient toujours dans un profond état de malaise, incapable de me déprendre de l'impression qu'il y avait dans ces mots décrivant la violence et la torture, comme une manière... de complaisance, au mieux ; de fascination, au pire.

Et puis la question est marquée aujourd'hui par un tel confusionnisme... je ne veux pas ici rentrer dans le jeu des chiffres et de la concurrence des victimes. Les victimes sont toutes égales, quel que soit le motif pour lequel elles l'ont été d'un système monstrueux. Il n'est pas nécessaire, comme, je crois, ces nouvellistes en herbe en éprouvaient l'impérieux besoin, de s'appesantir sur la cruauté des bourreaux pour démontrer l'innocence des victimes.

Quant aux chiffres... Il y a tant de confusion sur la question (voir mon développement dans le billet précédent sur l'histoire et la mémoire) ! Disons pour faire simple que, en attendant qu'on me prouve le contraire, les homosexuels déportés pour homosexualité l'ont été au titre du paragraphe 175 (voir mon billet précédent) du code pénal allemand, c'est-à-dire de textes qui ne se sont appliqués qu'à l'intérieur des frontières du Reich. Contrairement au reste de la France - occupée, placée sous le régime de territoires interdits, ou laissés à l'administration de Vichy -, l'Alsace-Moselle fut annexée au Reich, le paragraphe 175 y fut donc appliqué - et c'est à cette situation particulière que Pierre Seel, son compagnon que les SS firent, par jeu, dévorer par leurs chiens, et tant d'autres homosexuels alsaciens ou mosellans durent d'être déportés.

Quant au reste de la France, si des homosexuels y furent déportés, ce ne fut pas en raison de leur seule homosexualité. En la matière, Vichy se borna à relever l'âge de la majorité sexuelle pour les relations homosexuelles. L'homosexualité ne fut donc pas, en France, poursuivie en tant que telle ; elle ne fut pas non plus un discriminant politique : bien des résistants, parmi les premiers, les fondateurs de réseau, les cadres, peut-être le plus illustre d'entre eux étaient homosexuels ; ils ne sont pas entrés en résistance, parce qu'ils étaient homosexuels. Bien des collabos l'étaient aussi, séduits par la plastique des vainqueurs teutons, l'esthétique d'un Arno Brecker ou d'une Leni Rifensthal. Souvenons-nous que Radio Londres en français avait surnommé l'académicien Abel Bonnard, ministre de l'Instruction publique, thuriféraire de Pétain s'il en fut... Gestapette.

Cette époque est rien moins que simple !

Aussi ai-je eu très peur en apprenant que Ducastel et Martineau avaient choisi la déportation homosexuelle comme sujet de leur dernier film. Mais voilà, Ducastel et Martineau sont des bons !

Car L'Arbre et la forêt, qui était projeté au festival niçois de cinéma gay et lesbien IN&Out, auquel j'ai déjà consacré mes deux derniers papiers, sait éviter tous les écueils.

Pas de complaisance : le film commence par la rencontre d'un Guy Marchand magistral et d'un chien loup dans une forêt ; on le voit "visiter" le camp du Struthof où il a été détenu... Pour le reste, tout passe par les mots, les regards, la musique - Wagner que le héros n'a pas voulu laisser à ses tortionnaires. Ce film est très littéraire - ce qui, sous ma plume, ne peut être qu'un compliment : il ne montre rien, suggère et laisse tout deviner.

Pas d'amalgame ni de caricature : Marchand a été libéré du camp. Les homosexuels étaient sans doute parmi les plus durement traités, dans les camps. Ils pouvaient mourir à tout instant, à cause de l'arbitraire, du caprice de tel ou tel des tortionnaires tout-puissants - comme le compagnon de Pierre Seel. Mais ils n'étaient pas voués à l'extermination, comme les Juifs ou les Tsiganes.

Dans la logique pathologique du nazisme, il s'agissait non d'êtres à éliminer mais de pervers à "rééduquer" - ainsi que l'ont précisé Ducastel et Martineau lors du débat qui a suivi la projection. Pierre Seel, après avoir vécu le pire, fut libéré et enrôlé de force parmi les Malgré Nous, envoyé combattre le bolchevisme.

Ce film est une pleine réussite, d'abord par son scénario, par la tension dramatique qu'il installe, par la justesse de ce parcours de vie accidenté, puis dissimulé, aux siens, à ses enfants et petits-enfants, qu'il révèle - tellement caractéristique d'une époque, pas seulement de la guerre, mais de l'avant et de l'après.

Il est aussi une pleine réussite parce qu'il est servi par une distribution épatante (la première scène de famille nous a fait peur, à Frédéric et moi, elle nous a semblé sonner faux, à côté ; impression vite oubliée tant, ensuite, chacun des comédiens joue à merveille sa partition). Marchand et ses airs, parfois, de Mitterrand sur le retour, est au-delà du sympathique ou de l'antipathique ; ses yeux, ses silences, ses provocations disent bien plus que n'importe quelle image par quelle machine à déshumaniser il est passé, que personne ne peut sortir indemne d'une telle machine. Françoise Fabian est incroyable d'humanité, Catherine Mouchet enfin, campe avec un talent fou un personnage ironique et tendre, mais tout les autres sont également impeccables.

Bref, ce fut une excellente soirée niçoise, une de plus !

samedi 24 avril 2010

Festival In&Out (2) - Magnus Hirschfeld

Triomphe des Lumières et de la pensée rationnelle sur une Eglise catholique restée (et qui reste encore aujourd'hui, par nature, pas par hasard ; Benoît XVI n'est pas un hapax, c'est un symptôme) solidaire de tout ce que la société comptait de plus autoritaire et réactionnaire, le XIXe siècle ne fut pas celui du retour à une perception pré-chrétienne, grecque, des rapports amoureux et sexuels entre partenaires du même sexe. La Grèce ne connaissait pas l'homosexualité parce que les désirs pouvaient se porter sur n'importe quel objet, ensemble ou alternativement, sans que ces désirs fussent appréciés moralement.

Le XIXe siècle rejetait ce que le catholicisme avait imposé de plus totalitaire, de plus paralysant pour le développement économique, de plus radicalement contraire à l'affirmation des libertés individuelles et publiques, des libertés de conscience et d'opinion, à l'organisation de la société non plus sur le droit divin (seul vraiment légitime aux yeux de l'Eglise, depuis Constantin jusqu'à aujourd'hui, la monarchie pontificale reste la seule monarchie absolue de droit divin en Europe) mais sur le gouvernement représentatif.

Le XIXe siècle, celui du triomphe de la bourgeoisie, n'en conserva pas moins de l'autoritarisme catholique la notion d'une morale conçue non comme l'expression d'un consensus social relatif, susceptible de varier en fonction de nombreux paramètres, mais comme une série de règles données pour invariantes - ce que Nietszche nomma la moraline. Tout en laïcisant la société, tout en permettant au capitalisme de prendre son essor en s'émancipant des contraintes du catholicisme (ce que les sociétés protestantes avaient déjà en partie réalisé par la Réforme à partir du XVIe siècle), il s'agissait donc de maintenir intactes les règles qui donnaient sa cohérence à une société dont on pensait que, sans elles, elle s'effondrerait.

On pouvait bien établir la libre-pensée et la démocratie politique ; il fallait, pour que la société tienne debout, que chacun se tienne à la place que lui assignaient les ordres économique et moral. Intimement liés : la frustration sexuelle, la culpabilisation du désir, la criminalisation du plaisir sont encore les meilleurs moyens qu'on ait inventés pour aliéner les esprits en même temps que les corps. Les classes dominantes pouvaient s'affranchir de ces règles et de cette aliénation (le XIXe siècle est celui de l'adultère et du vaudeville), à condition que ce fût dans la clandestinité - tout en appartenant à ces classes dominantes, lui et son amant, Wilde est envoyé en taule non parce qu'il contrevient à la loi, mais parce qu'il revendique d'y contrevenir.

Le syndicalisme, la grève, la revendication féministe, l'homosexualité, à des titres divers, remettent en cause cet ordre-là, cette aliénation, cette règle, cette morale ; ils sont donc combattus. Mais la vieille légitimité chrétienne d'une morale descendue du ciel ne suffit plus. Qui mieux que la science et la médecine, dans ce siècle de rationalité, pourraient en prendre le relais ? La médecine n'explique-t-elle pas les comportements subversifs de ceux qui contestent l'ordre économique et moral, ou qui s'en abstraient dans leur vie ? L'alcoolisme ronge la classe ouvrière, l'hystérie sert à montrer combien toute femme est une malade en puissance, à qui on ne peut donc accorder de droit sur son corps physique (criminalisation de l'avortement) comme dans le corps civique (refus du droit de vote). La prohibition de l'alcool aux Etats-Unis d'Amérique en 1919, celle des drogues (sous laquelle nous vivons) qui se généralise dans le monde occidental entre 1920 et 1930 (alors qu'en 1839 l'Angleterre, suivie par la France et les Etats-Unis faisaient la guerre à la Chine, pour lui imposer la libéralisation du commerce de l'opium) sont des conséquences de ce mouvement.

Pour les homosexuels, il en va de même. Une fois éteints les très catholiques bûchers de sodomites (1783 en France), il convient de trouver d'autre modes de légitimation de la prohibition et de la répression d'un vice qui, de contraire aux Ecritures, devient anti-physique et anti-naturel.

La médecine générale, la psychiatrie, la psychanalyse, l'endocrinologie, la génétique déploieront pendant des décennies des discours d'apparence rationnelle et de nature délirante, rivalisant d'inventivité, de bêtise et de cruauté dans la découverte des "causes" de l'homosexualité comme dans l'application des traitements visant à "guérir" les homosexuels. Louis-Georges Tin, notamment, en a donné quelques exemples dans l'article "Psychiatrie" de son Dictionnaire de l'homophobie (Paris, PUF, 2003) et dans le dernier chapitre ("XXe siècle : l'ultime et vaine résistance du discours médical) de son passionnant L'Invention de la culture hétérosexuelle (Paris, Autrement, 2008).

C'est dans ce monde-là que naît, en 1868, Magnus Hirschfeld. Et c'est dans ce paysage médical et psychiatrique que Magnus Hirschfeld fait ses études de médecine : Louis II de Bavière est interné en 1886. Cette même année, deux ans avant d'accéder au trône, le futur Kaiser Guillaume II, rencontre Philipp zu Eulenburg-Hertefeld, dont Bismarck confiera que Guillaume l'aimait "plus que tout autre homme vivant" ; Eulenburg qui appelait Guillaume "mon pauvre empereur", Eulenburg dont le frère, accusé d'homosexualité, divorce en 1897... l'année où Hirschfeld fonde le Comité scientifique humanitaire (Wissenschaftlich-humanitäre Komitee) dont le premier objectif est l'abrogation du paragraphe 175 du code pénal de l'Empire allemand, repris d'une loi prussienne de 1794 lors de l'unification allemande, disposant que « La fornication contre nature, pratiquée entre personnes de sexe masculin ou entre gens et animaux, est punie de prison."

De 1902 à 1909, une atmosphère de scandale règne autour de l'empereur d'Allemagne, dont les proches sont tour à tour accusés d'homosexualité - à la grande satisfaction d'une presse française qui utilise alors tous les stéréotypes homophobes. (Mais en France, grâce à l'archichancelier de l'Empire, Cambacérès, l'homosexualité n'a pas été inscrite dans le Code pénal. Et elle ne le sera jamais, contrairement à ce que sous-entendent ceux qui parlent aujourd'hui, trop rapidement, de dépénalisation en 1981. Ce qui intervint en 1981, ce fut d'abord la destruction des fichiers sur ordre du ministre de l'Intérieur, Gaston Defferre, puis l'établissement d'un âge unique de la majorité sexuelle pour relations hétéro et homosexuelles.) Et, en 1909, Eulenburg est condamné en vertu du paragraphe 175. Ses relations avec le gouverneur militaire de Berlin, Kuno von Moltke, auront notamment alimenté l'accusation. Appelé à témoigner, Hirschfeld défendra à la barre le droit des homosexuels à vivre ce qu'ils sont, sans être menacés par la loi - Moltke comme les autres, forme d'outing qui, pour n'avoir pas été pénalement payante n'en était pas moins un acte politique refusant la honte et la logique pénale.

Pour le médecin Hirschfeld, théoricien du troisième sexe, l'homosexualité n'a pas plus à être punie qu'elle n'a à être guérie. Position éminemment révolutionnaire. Elle est. Innée. Parmi les possibles. Retour à la position grecque ? On s'en rapproche en tout cas.

Dans l'Allemagne de Weimar, Hirschfeld développe son action. Médicale, culturelle, d'aide et de soutien, psychologique, politique. Il crée l’Institut pour la Science Sexuelle (Institut für Sexualwissenschaft) puis, en 1928, la Ligue mondiale pour la réforme sexuelle, à laquelle l'auteur du fondamental : Histoire de l’homosexualité en Europe. Berlin, Londres, Paris, 1919-1939 (Paris, Seuil, 2000), Florence Tamagne, a consacré en 2005 un passionnant article. Celle-ci se donne pour buts « (1) l’égalité politique, économique et sexuelle des hommes et des femmes ; (2) la libération du mariage (et spécialement le divorce) de la tyrannie de l’Eglise et de l’Etat ; (3) le contrôle de la conception, de manière à ce que la procréation ne soit engagée que de manière volontaire et responsable ; (4) l’amélioration de la race par l’application des connaissances eugéniques ; (5) la protection de la mère célibataire et de l’enfant illégitime ; (6) une attitude rationnelle à l’égard des personnes sexuellement anormales, et spécialement à l’égard des homosexuels, hommes et femmes ; (7) la prévention de la prostitution et des maladies vénériennes ; (8) les perturbations de l’instinct sexuel doivent être regardées comme des phénomènes plus ou moins pathologiques, et non, comme par le passé, comme des crimes, des vices ou des péchés ; (9) ne doivent être considérés comme criminels que les actes sexuels qui portent atteinte aux droits sexuels d’une autre personne. Les actes sexuels entre adultes responsables, conclus d’un commun accord, doivent être regardés comme ne relevant que de la vie privée de ces adultes ; (10) une éducation sexuelle systématique ».

Certes, ce programme reste encore empreint des notions de normalité, d'eugénisme, de déviance par rapport à une prétendue règle. Il n'en est pas moins révolutionnaire, émancipateur, profondément libérateur. Le mouvement connaît aussi un développement spectaculaire : 70 délégués au Congrès constitutif de Copenhague, 2000 à celui de Vienne deux ans plus tard ; et la Ligue compte alors 190 000 membres.

Malgré son dynamisme, Hirschfeld et ceux qui l'accompagnent échoueront néanmoins, de peu, une dernière fois en 1929, à faire abroger le paragraphe 175. Et celui-ci, durci, servira, à partir de 1933, à persécuter et déporter sous le triangle rose, les homosexuels du Reich allemand. Il faut lire, là-dessus, le témoignage de Heinz Heger, Les Hommes au triangle rose, réédité dans sa collection de poche par H&O (introduit par une préface de Jean Le Bitoux, récemment décédé) en 2006. Il faut voir aussi le film Paragraph 175 de Rob Epstein et Jeffrey Freidmann, meilleur documentaire au Festival de Berlin 2002, que les programmateurs du festival In&Out de Nice proposaient à leur public, le samedi 10 avril dernier, en deuxième partie de soirée, après la projection de Différents des autres, film muet de 1919, dû à Richard Oswald et co-écrit par Hirschfeld. En première partie, nous avions eu droit à L'Arbre et la Forêt, d'Olivier Ducastel et Jacques Martineau, auquel je consacrerai mon prochain billet.

Document d'époque, film documentaire, fiction : comment ne pas relever une fois encore l'intelligence de cette programmation, autour d'un même thème ? Je n'aime pas le mot de "mémoire". Le grand historien François Bedarida disait, je crois, que plus il y a de mémoire et moins il y a d'histoire. La mémoire, c'est Sarkozy : lire la lettre de Guy Môquet la larme à l'oeil en oubliant de préciser qu'il fut arrêté parce qu'il distribuait des tracts contre la guerre impérialiste anglaise, à l'heure du pacte germano-soviétique, ou décider que des enfants se chargeront de la "mémoire" d'une victime de l'extermination raciale. Substituer le pathos à la réflexion.

Cette programmation autour de la persécution des homosexuels dans le Reich était aux antipodes de cela. La grande qualité, justement, du film de Martineau et Ducastel, c'est de rejeter le pathos, le simplisme et l'amalgame pour privilégier la compréhension. Et la soirée illustrait à merveille comment le cinéma peut nous aider, dans ses différentes formes, à appréhender une réalité historique - non à pleurnicher dessus.

Cette soirée, enfin, avait été précédée d'une matinée. Ce jour-là, les organisateurs avaient prévu un hommage à Magnus Hirschfeld qui avait quitté l'Allemagne en 1933 pour... Nice, où il est mort le 14 mai 1935. Si je n'aime pas la "mémoire", je crois en revanche, comme Renan, qu'une nation est un pacte toujours recommencé, toujours en évolution, autour de valeurs, et que ces valeurs sont illustrées par des "grands hommes" dont il est bon que chaque génération transmette à la suivante ce qu'ils ont su bâtir ou détruire, pourquoi ils ont combattu parfois jusqu'à la mort. Cette transmission passe d'abord par le savoir et la réflexion sur le passé. Elle passe aussi par des rites qui signifient la présence d'une question dans l'espace public.

Je sais que cela peut paraître byzantin à certains mais, à mes yeux, les rites commémoratifs participent non pas de la mémoire, mais d'une pédagogie civique. Magnus Hirschfeld était allemand, il n'était pas français. Mais la liberté pour laquelle il a combattu est universelle, elle participe donc des idéaux de la République, de ce qui fait notre pacte civique. Comme y participe, demain, dernier dimanche d'avril, la Journée de la déportation dans laquelle devraient être honorés, au même titre que les déportés politiques et raciaux, les déportés pour homosexualité.

Dans cette matinée niçoise ensoleillée, limpide, il y eut donc, dans la sérénité du cimetière de Caucade, entre les pins et les cyprès sombres fichés au ciel, une cérémonie commémorative, en présence de deux représentants de la République, conseillers généraux de la majorité et de l'opposition, au cours de laquelle fut déposée une gerbe sur la tombe de Magnus Hirschfeld. Elle le fut après que Benoît Arnulf eut expliqué ce qui nous rassemblait là - un combat du passé, mené par un étranger, mais pour des valeurs qui sont indissociables, aujourd'hui, de notre pacte républicain, de nos libertés. Elle le fut, symboliquement, par le plus jeune des Ouvreurs, l'association organisatrice d'In&Out. Elle le fut avant que le gardien du cimetière ne nous racontât que, régulièrement, des visiteurs déposaient sur cette tombe, qu'on aurait pu croire bien oubliée, de petits galets, témoignant que, pour eux aussi, le combat d'Hirschfeld n'est pas un combat du passé.

dimanche 18 avril 2010

Festival In&Out (1) - le retour

Nous sommes rentrés mardi, mais la semaine a été chargée avec, notamment, jeudi à l'Université interâges de Créteil, ma deuxième conférence sur le génocide arménien, et la reprise du boulot sur le bouquin d'histoire consacré à la Grèce et aux Balkans que je dois rendre en septembre.

Bref, je n'ai pas repris la plume sur le blog depuis notre retour, et ce n'est pas bien, car Frédéric et moi avons passé à Nice quelques jours d'exception. D'abord parce que nous y avons retrouvé (enfin moi, Frédéric a fait leur connaissance) Benoît et Sébastien, les chevilles ouvrières du festival In&Out, parce que nous y avons été accueillis comme des rois par toute une équipe aussi efficace, professionnelle, dynamique, que disponible, amicale, chaleureuse. Merci à Isabelle, Matthijs, Vincent, Loïc, Louis, Maxime, la maman de Benoît... (que tous les autres m'excusent) qui nous ont logés, transportés, cocoonés, accompagnés jusque tard dans les folles nuits niçoises !

Ensuite parce que chauffer sa carcasse au soleil et plonger dans la grande bleue (le vendredi ; j'ai raté la seconde occase samedi, dimanche fut frisquet et le vent n'est plus complètement tombé ensuite), prendre le pastis sur la plage ou déjeuner au Castel plage, en avril, au terme (enfin, on espère ! ) de cet interminable hiver, tenait un peu de la magie, du souverain bien, de la renaissance.

Aussi parce que la cuisine niçoise (ah ! la pissaladière et la daube aux raviolis du dernier déjeuner !) est une merveille.

Et puis parce qu'il y avait les soirées cinoche. Pour cette deuxième année (en fait troisième, In&Out est devenu In&Out la deuxième année après une première édition sous un autre nom), Benoît Arnulf, directeur artistique et programmateur, avait fait très fort. Il n'est pas facile, sur huit jours, de mettre au point un programme qui remplisse les salles, qui mélange harmonieusement des ambitions esthétiques exigeantes et des films grand public, qui permette à son public de rencontrer des créateurs, qui programme des oeuvres de patrimoine et d'autres qui sont dans l'actualité. Benoît et son équipe, les institutions niçoises qu'ils ont su mobiliser autour d'eux (le Conseil général et son cinéma d'art et d'essai, Le Mercury ; la cinémathèque de Nice ; le Musée d'art moderne et l'association Héliothrope pour les courts métrages ; l'Ecole d'art de la villa Arson...), ont pleinement réussi leur pari.

Pour ma part, je suis arrivé à Nice le quatrième jour du festival, dédié à Hervé Guibert. La soirée avait lieu à la villa Arson et a commencé par un spectacle vivant autour de textes de Guibert sur les images (des textes forts, tous ; et l'un plus encore que les autres, où Guibert raconte son histoire d'amour avec la photo d'un garçon qui finit par faire corps avec lui, par s'unir et se dissoudre sur sa peau, dans sa sueur : un moment superbe !) dits par Loïc Bettini (mise en scène), Fabien Duprat et Laurent Herrou, entrecoupés de musiques choisies et jouées par un pianiste de talent.

Puis fut projeté l'incroyablement émouvant La Pudeur ou l'impudeur, dans lequel Guibert se filme, en 1990, dans les derniers mois de son Sida, lui, Apollon dans la fleur de l'âge, aussi flétri par le mal qui le tue que ses deux tantes, vieilles femmes qu'il fait parler de la souffrance, de la mort et du suicide. Avec cette seule scène obscène, au milieu des images de ce corps de jeune homme qui fut rayonnant de beauté, transformé en corps de damné des camps de la mort, au milieu de ces images de Guibert sur les chiottes, de Guibert face à son miroir, dans sa baignoire, tentant de sauver ce qui lui reste de muscle ; seule scène obscène : la femme de lettres catholique lui écrivant combien elle a été émue par leur dernière rencontre à La Coupole, combien elle voudrait pouvoir mourir à sa place (les cathos ont cela de terrible que, pour les pires, ils croient que le sacrifice de leur petite personne, que personne ne leur demande, suffirait à annihiler n'importe quelle tragédie), combien elle va prier pour lui, et puis... in cauda venenum, que ses prières qui ont été si souvent efficaces, auraient plus de chances de l'être pour Guibert si seulement celui-ci voulait bien prendre l'engagement de renoncer, au cas où les prières de la dame réussiraient, à sa vie d'avant, à ses désirs si contraires aux Evangiles ! Comble du dégoût face à cette fausse charité, à cette fausse bonté qui, jusque devant la mort, n'abdique jamais son obsession de culpabilité, de haine du corps, du désir, du jouir...

Ce film est incroyablement dur - et beau. Il est aussi incroyablement littéraire - ce qui, sous ma plume, n'a bien sûr rien d'infamant. D'une certaine manière, il est enfin l'un des films emblématiques de ma génération. J'ai trois ans de moins que n'en a (avait, aurait) Guibert et je me rappelle, comme si c'était hier, le choc émotionnel intense que fut la lecture de A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie. Je me souviens aussi qu'à l'époque, lorsque TF1 (oui TF1, cette chaîne venait tout juste d'être privatisée et attribuée en vertu du principe du "mieux disant culturel"... autre obscénité !) a diffusé La Pudeur ou l'impudeur, je n'ai pas pu le regarder jusqu'au bout. J'ai zappé ou éteint le poste durant la scène de la douche. Pas pu. Insupportable. Nous vivions alors avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête ; nous sommes des rescapés, mais nous n'étions tous que des sursitaires, même si nous nous protégions, parce que, tous, nous aurions pu être contaminés avant même de savoir que nous devions nous protéger.

Les trithérapies n'ont rien changé à la nécessité de se protéger, soi et les autres - fût-ce contre l'avis des criminels irresponsables du Vatican et l'ignominie des dames patronnesses qui prient pour le salut des pervers en tentant de monnayer leur vie contre leur repentance d'être ce qu'ils sont. Mais les trithérapies ont tout changé. Malgré tout. Heureusement.

Ce qui ne doit pas nous empêcher de rester vigilants, vis-à-vis de nous-même, de nos amants, vis-à-vis de l'autre ignominie, celle de Sarkozy, au hasard, qui nomme sa chanteuse à mi-voix ambassadrice de mes deux contre le Sida et qui coupe les crédits de recherche de l'INRS, lequel ne sait même pas comment il bouclera l'année, comme aux associations qui accompagnent les malades, font la prévention que l'Etat ne fait pas... Il est vrai qu'il y a tant d'autres priorités que ces dépenses-là, à commencer par le bouclier fiscal qui, comme chacun sait, est une question... d'équité. C'est comme la dame patronnesse, faut pas avoir peur d'oser !

Bref, et pour en revenir à In&Out, la dernière partie de soirée fut consacrée à L'Homme blessé de Chéreau, que je n'avais pas revu depuis sa sortie (1983 ! ça ne nous rajeunit pas : à peu près contemporain de ma très progressive sortie du placard). Film événement, film qui fut un événement dans beaucoup de nos vies, et pourtant... Je dois bien l'avouer, j'ai trouvé ce film vieilli, vieillot. Complaisant aussi, avec cette légende noire de l'homosexualité - tellement chrétienne -, avec cette malédiction, complaisance au glauque, à l'hystérie, à la violence qui me sont si totalement étrangères et que je cherche à combattre depuis que j'écris.

Il y a des livres qu'on peut reprendre indéfiniment, relire, redécouvrir à chaque âge de la vie. C'est sans doute plus difficile pour les films parce qu'ils laissent moins de place à l'imagination, à la liberté du spectateur, alors que celle du lecteur est totale. Il y a des livres qu'on a peur de reprendre, parce que l'on pressent que l'émotion qu'ils nous ont procurée est liée à un moment, un âge de la vie, une adéquation aussi subtile que fragile entre ce que l'on était au moment où on les as lus et ce qu'ils sont. J'étais curieux de me voir revoir L'Homme blessé ; désormais, il s'apparente pour moi aux livres de cette seconde catégorie.

jeudi 8 avril 2010

Festival In&Out à Nice

Benoît Arnulf et Sébastien Lefebvre, je les ai rencontrés, au moment de la sortie de La Quatrième Révélation, à Marseille, à l'occasion de débats sur l'homophobie auxquels, eux, moi, et Jean-Louis Garac, qui avait lu mon livre, était venu m'en parler et avait suggéré que j'intervienne, à Nice, dans une rencontre sur les racines chrétiennes de l'homophobie.

Ils participaient tous les trois, à l'époque, à une fédération d'associations LGBT, le CADOS, qui pour le salon du livre de Nice suivant organisa une superbe rencontre dont je garde un souvenir ému, tant le public qu'ils avaient su mobiliser était nombreux, attentif, intéressé. Puis tous les trois, ils ont été parmi les créateurs d'une association culturelle, Polychromes, qui m'a reçu à plusieurs reprises, physiquement et sur son site Internet, pour un entretien avec Jean-Louis (on le retrouve désormais sur son blog), pour mon article sur le peintre grec Tsarouchis paru dans la revue ''Inverses'', et dans une autre occasion, où Jean-Louis et moi apparaissions... masqués.

Mais la vie associative est compliquée - la vie associative gay aussi, ou plus ? - et mes trois amis se sont éloignés, de Polychromes, et Ben et Seb de Jean-Louis. Moi, je suis resté en amitié avec tout le monde : Benoît et Sébastien sont même venus renifler les odeurs de soufre sur notre volcan.

C'est là-bas, l'été dernier, sur notre balcon qui regarde l'Asie, autour d'un ouzo, de paximadi frotté d'huile d'olive, d'ail et de tomate, qu'ils m'ont dit que je ravivais leur envie de consacrer, s'il y avait matière, une partie du festival de cinéma dont il venaient d'organiser la première édition - un franc succès - avec leur nouvelle assoc "Les Ouvreurs".

Je leur ai parlé du sombre Angélos de Katakouzinos, du beau Kavafis de Smaragdis, des superbes Garçons d'Athènesde Giannaris et de... la cultissime Attaque de la moussaka géante de Panos Koutras, bien sûr.

Et voilà donc que, pour la deuxième édition du festival In&Out,

Les Ouvreurs ont décidé de consacrer une journée du festival qui a commencé avant-hier (le programme est là) à Panos Koutras, lequel a récemment sorti son troisième film, le très déjanté, à la fois poignant et drôle, Strella.

Et comme ils m'aiment bien, ils m'ont aussi demandé si j'étais prêt à venir à Nice pour présenter Panos Koutras et discuter avec lui de son oeuvre, entre la projection de Strella (lundi 12 avril, 19h00 cinéma Le Mercury), une moussaka qui sera servie dans le hall du cinéma avant de l'être sur l'écran à 22h00.

Prêt à venir à Nice en avril ! Vous imaginez le sacrifice ? J'embarque donc demain à Orly, mon homme m'y rejoint samedi ; c'est un vrai bonheur de retrouver Les Ouvreurs que je connais et de rencontrer ceux que je ne connais pas, de découvrir et d'échanger avec l'homme qui a tourné ces deux films, tellement originaux, et le non moins étonnant La Vraie Vie, où l'on voit brûler l'Acropole (Koutras n'en est pas à un sacrilège près) mais qu'on ne verra pas à Nice,

d'être un peu pour quelque-chose dans le fait qu'on y parlera de la Grèce pour autre chose que ses déboires financiers, la répugnante position allemande et la lâcheté des Européens, de me faire une ventrée de films, de partager un déjeuner avec mon ami Gérard que je n'ai pas vu depuis trop longtemps, de me balader au soleil, avec mon homme, sur la Promenade des Anglais... et de piquer une tête dans la grande bleue, bien sûr !

Merci d'avance aux Ouvreurs de cette parenthèse qu'ils nous offrent dans ce gris, lugubre et froid printemps parisien !

mercredi 7 avril 2010

Beaucoup de choses ces derniers temps...

Mais les pollens me sont hostiles et m'empêchent de faire, avec une tête comme une bassine, tout ce que j'ai à faire...

Bon bref, j'arrête de geindre.

De quoi parler ?... du Vatican qui a sombré, pour Pâques, dans un mélange d'ignoble et de ridicule ? Plutôt que de réfléchir aux causes profondes d'un phénomène aussi ancien, aussi général, on préfère discuter... du sexe des anges, en l'occurrence de subtiles et assez nauséabonds distingos entre pédo et éphébophilie, on envoie un vieux cardinal proclamer le soutien de l'épiscopat... à un vieux pape, puis un salopard en sandales amalgamer, dans la plus pure tradition soviéto-fasciste, la légitime exaspération de la société et l'antisémitisme.

Ca sent décidément très fort le rance, le malsain.

Une copine m'a dit qu'on appelait cela le point de Godwin, concept intéressant qui consiste, dès que l'on est à court d'argument, à discréditer son interlocuteur en l'accusant d'être antisémite - tactique largement utilisée naguère par les stal, avec l'agent de l'impérialisme en place de l'antisémite.

Ca sent décidément très très fort l'impuissance à penser, le sauve-qui-peut - les soutanes et... les enfants d'abord !

Encore est-il bon de rappeler que la Vatican est la dernière monarchie absolue de droit divin en Europe, que son dogme et sa pratique - Une Vérité, Un Livre, Un Chef - ont fourni la matrice de tous les totalitarismes modernes, dont une des caractéristiques est le déni des réalités - totalitarisme, ai-je besoin de le rappeler, dans lequel a été formé Benoît treize et trois, avec lequel Pie XII, que Benoît va canoniser, a entretenu des rapports cordiaux, à l'égard duquel les Eglises allemande et autrichienne, singulièrement l'autrichienne et la bavaroise dont Benoît est issu, ont manifesté des sentiments rien moins que critiques... ce qui donne, à l'évocation de l'antisémitisme par le prédicateur d'un pape qui a réintégré dans l'Eglise, sans condition, des évêques ouvertement négationnistes, une saveur étrange... Cohérence, quand tu nous tiens !

Mais à vrai dire, le Vatican d'aujourd'hui m'évoque surtout le Kremlin des années Brejnev-Tchernienko...

Heureusement, on y songe malgré tout à une profonde réforme liturgique !

De quoi parler ? de notre Caligula national qui ne peut s'empêcher, à l'université Columbia, de sortir pour la énième fois, sa vanne éculée sur les relations franco-italiennes - "n'est-ce pas Carla ? - pendant que son papa se pavane avec ses croûtes dans tous les médias... faute d'avoir pu caser son analphabète de fiston à l'EPAD, qui fait rire toute l'Amérique en apportant avec lui son pupitre surélevé pour la conf de presse à la Maison blanche ? Népotisme, obscénité, absence de tout scrupule et de contrôle de soi, resteront les fondamentaux de ce quinquennat.

L'élection de ce type, qui n'est, si manifestement, pas à la... hauteur de sa fonction (sa taille n'est évidemment pas un problème et ce n'est que son égotisme qui le fait tel et nous donne le devoir de le moquer) pose, au vieux gaulliste que je reste, une question de fond. L'élection du président au suffrage universel et le quinquennat sec ont exacerbé tous les inconvénients de la Ve République, jusqu'à dénaturer ses plus éminentes qualités. Aujourd'hui, je pense qu'il faudrait enfin normaliser la vie politique française, faire du chef du Gouvernement, chef de la majorité parlementaire, le véritable chef de l'Exécutif.

Il est évident qu'en Allemagne, en Angleterre, en... Grèce ou dans n'importe quel autre pays démocratique, un responsable de l'Exécutif qui aurait provoqué, en grande partie par son incontinence du moi et ses inconséquences, puis subi pareille déculottée électorale aurait été soit remplacé par un vote interne à sa majorité (Thatcher dans la crise de la Pol Tax), soit contraint d'organiser à court terme des législatives (Karamanlis récemment). Dans un régime présidentiel à l'américaine, il aurait à composer avec une opposition qui aurait gagné les élections de mi-mandat. Dans le nôtre, l'échec sur tous les plans (sécurité, finances publiques, économie, chômage, appauvrissement des classes moyennes, santé, éducation, etc.), doublé d'une magistrale dérouillée administrée par le peuple souverain... n'a aucune conséquence.

Circulez, y'a rien à voir ! mais il s'agit là d'un déni de démocratie, aussi grave que celui qui consiste à s'asseoir sur le non du peuple au traité européen pour faire passer son copié-collé par la voie parlementaire, avec la complicité d'élus, que leur mépris du peuple souverain rend si peu dignes de l'être et qui finissent par dégoûter ce peuple même d'aller voter.

J'aurais pu aussi parler des jeux en ligne que ces parlementaires ont éprouvé l'urgente nécessité de légaliser, qui vont faire beaucoup pour le surendettement des pauvres qu'on feint de vouloir combattre (sans toucher à l'ahurissante irresponsabilité criminelle des officines de crédit), et pour l'enrichissement d'amis de Caligula qui ont des yachts à prêter ; j'aurais pu parler de l'alarmante dégradation des libertés publiques et de l'inquiétant arbitraire policier qui font mettre en garde à vue et prélever l'ADN de gamines, par une maman commissaire outrée qu'on ait adressé des noms d'oiseau à sa fifille, ou de Mme Dati, qui fut sans doute, depuis Vichy et avant l'actuelle, le ministre de la Justice le plus mauvais et le plus liberticide, qui était aussi symbolique de ce système dans lequel le souverain élève et abaisse selon son seul bon vouloir, l'élévation comme l'abaissement ne devant rien à la compétence ni au suffrage universel, tout à sa bonne mine médiatique et à la faveur du prince.

Mme Dati avait traficoté ses diplômes, cela n'empêcha pas notre souverain d'en faire la Garde des Sceaux de la République - Caligula avait bien fait son cheval consul ; Mme Dati aurait accrédité des rumeurs sur la vie sexuelle du couple présidentiel, on parle de complot (c'est certain désormais : le ridicule ne tue pas plus à l'Elysée qu'au Vatican !), on mobilise les services secrets, on saisit la justice qui n'a rien de plus urgent à faire qu'à sévir contre ceux qui insinuent que le souverain, dont on sait combien il a toujours pris soin de distinguer sa vie privée de sa vie publique, n'aurait pas des moeurs parfaitement conformes à ses déclarations morales de Saint-Jean-de-Latran...

La Roche tarpéienne, n'est pas loin du Capitole, avaient coutume de dire les sujets de Caligula (le modèle du nôtre ; quatre ans de règne... si seulement !) : Mme Dati finira-t-elle au même croc de boucher que M. de Villepin ? Il ne fait pas bon, manifestement, s'approcher trop près du soleil.

dimanche 28 mars 2010

Rendez-vous cet après-midi...

Je rappelle aux foules en délire du salon du livre, que j'y serai cet après-midi pour leur dédicacer mon oeuvre (presque) complète et, notamment, mon dernier et inoubliable opus, "Comment je n'ai pas eu le Goncourt".

Rendez-vous donc au stand (E35) de mes deux adorables éditeurs : H&O seront là pour vous faire patienter, avec leur charme inégalable, dans l'interminable file d'attente de mes admirateurs !

jeudi 25 mars 2010

Juste une question au Saint-Siège...

comme ça, en passant, de la part d'un pédé de base qui a du goût pour les pompiers, les rugbymen, les poils, les muscles, la virilité triomphante de l'homme fait, un pédé que Sa Sainteté, du haut de sa grandeur morale, juge "intrinsèquement pervers", Sa Sainteté qui condamne la pilule, le divorce, l'avortement même suite à un viol, j'en passe et des pires - suivez mon regard, l'Afrique, le SIDA, la capote et tous ces évêques qui devraient être traînés au tribunal pour crimes contre l'humanité...

... Sa Sainteté qui, naguère, suspendit le procès "secret", en cour de Rome, d'un curé qui violait les petits enfants... handicapés,

... Sa Sainteté élevés chez les Hitlerjugend et béatificatrice de Pie XII (il n'y a pas que des hasards dans la vie !)

... Dites-moi, Votre Sainteté, est-ce que ç'aurait été plus grave si le curé violeur de petits handicapés, il avait mis une capote pour les pénétrations ?

La question me taraude ! Et une deuxième encore, Très Saint Père, si vous me permettez : qui est le plus "intrinsèquement pervers", Vous en couvrant de pareilles horreurs ou moi en aimant les mecs ?

jeudi 18 mars 2010

Troublant, n'est-il pas ?

Je me réveille, ce matin, en écoutant France Culture et en entendant maître Badinter, passionnant comme d'habitude, parler d'une exposition dont il est le commissaire, au musée d'Orsay, intitulée "Crime et châtiment" et consacrée à l'art face aux condamnés à mort de 1791 à 1981=23387&no_cache=1|fr]...

Etrange, me dis-je, soudain plus réveillé. Je me lève, je tire de ma bibliothèque mon exemplaire de travail de La Quatrième Révélation, paru en 2005, et oui, c'est bien ça... Julien reçoit, p. 169, une invitation pour un vernissage

"– Tu comptes y aller ? Nikos me tendait le carton extrait de l’enveloppe suivante. – Si tu m’accompagnes, pourquoi pas ? Il s’agissait du vernissage, trois semaines plus tard, au Musée d’Orsay, de l’exposition « Crimes et châtiments : les arts, le criminel et la justice au XIXe siècle ». – Tu n’as pas besoin de moi et tu sais bien que ce genre de sauteries me fait souverainement chier. – Dans ce cas, on ira voir l’expo tranquillement, tous les deux, un peu plus tard."

Et le chapitre suivant, le 29, se déroule entièrement au Musée d'Orsay, lors du vernissage de cette expo intitulée... "Crimes et châtiments : les Arts, le criminel et la justice au XIXe siècle" ; il se termine ainsi :

"Insensiblement, Perrault m’avait entraîné à quelques pas de Clémence. Il me prit paternellement par l’épaule et me fit pivoter, dos à l’assistance, face à une toile de Jean-Raymond Bracassat, prêtée par le musée Carnavalet, le « portrait » de Giuseppe Fieschi, carbonaro guillotiné en 1835 pour un attentat à la machine infernale contre Louis-Philippe : une tête d’homme tranchée, les yeux entrouverts, posée sur un linge sanguinolent. – Il faut absolument que je vous parle en tête-à-tête, continua Perrault tout en fixant celle de Fieschi. Et le plus tôt sera le mieux. Le président du musée a mis son bureau à notre disposition. Accepteriez-vous de m’y suivre ?"

Etrange tout de même : dans l'expo d'Orsay, la "vraie", il y a bien une Tête décapitée de Fieschi mais de Hugues Fourau et prêtée par le musée des Beaux-Arts d'Orléans...

Celle de Fourau:

Et celle de Bracassat :

Ca fait bizarre tout de même !